Nos ailes de géants - extraits

  1. NOS AILES DE GEANTS

 

Période bleue - extrait

Les éclats d’un verre bleu fracassé sur le sol de l’atelier évoquent une fleur énigmatique. Pablo, assis sur un tabouret de bois, les mains posées sur les cuisses, se tient la tête droite quoique légèrement rentrée dans les épaules, comme statufié dans sa posture depuis l’éternité. Seuls ses yeux vagabondent au gré des nuances du gris clair au gris foncé, badigeonnées par le crépuscule qui escamote peu à peu les meubles, la poussière sur le guéridon, les pots remplis de pinceaux, les piles de journaux sur le sol, les couleurs des toiles posées contre les murs. Bientôt la pénombre s’impose, effaçant tout ou presque. Seule s’éternise distinctement la silhouette démesurée du chevalet offert par son père,qui se découpe dans la fenêtre nimbée par une lune voilée.

Soudain, dans une trouée de nuages, l’astre de la nuit éclaire les tessons bleus à ses pieds. Il ne se souvient pas avoir cassé le verre. Est-ce quand  quelqu’un a dit « Carlos est mort » ?  Il se souvient avoir hurlé « non ». L’écho de sa voix résonne encore dans sa tête, comme si le cri se répercutait inlassablement contre les quatre murs.

« Non ».

Non à ces trois mots obscènes pour qu’ils s’effacent. Non à l’insoutenable perspective de toute une existence, des aurores et des crépuscules, des heures croupissantes sans son intelligence à le comprendre vraiment. Non à la fin de l’insouciance. Non enfin à cette injustice, devenir vieux, édenté, flétri, sénile, grimaçant, spectral, et ne pas l’avoir pas revu.

« Carlos est mort ».

Il doit éliminer cette hallucination. Pablo restera là, attendant qu’un matin le verre bleu se recompose et qu’il efface l’empreinte de ce qui ne peut être qu’une imposture. Il s’éveillera, Carlos sera là et la vie reprendra dans la lumière de Barcelone ou de Madrid, ou de Paris, ou d’ailleurs. Puis ils reviendront traîner au café des quatre chats, y croiseront des beautés ténébreuses, des serveurs fanfarons et des gueules de roman. Ils ont encore tant à apprendre et à révéler.

 

 

 

Le vol de l'ange - Extrait

 

Devant l’entrée du bar de l’aéroport, les deux colosses du KGB qui ont emboîté mes pas depuis le parvis de l’aérogare montent la garde. L’un bras croisés, jambes écartées, tourne le dos à la baie vitrée. Rien ne bouge de cette statue de muscles, mais je devine que ses yeux fixes analysent chaque mouvement. Son collègue légèrement de biais, jette des coups d’œil furtifs dans ma direction. Accoudé au comptoir, j’affecte de feuilleter un magazine de photographies. C’est alors qu’un paysage d’hiver séquestre mon regard. Ma chair pétrifiée par l’immensité blanche frissonne malgré la tiédeur du début d’été.  Dans cet abîme craquant de gel, jaillit le squelette d’un arbre dont les branches lancent des signaux de détresse à l’horizon. Le vent hurle, à moins que ce soit un loup. Ma vue se brouille. Quelque chose bouge au loin dans l’infinité transie. Un animal. Attend, non, c’est un enfant. Un garçon, six ans peut-être.

 

Avance-t-il vers moi ? Non, il s’éloigne. Il grelotte dans un manteau usé, un vêtement de fille en laine grise probablement porté par plusieurs générations. Il porte aux pieds des formes improbables faites de fragments rafistolés d’origines diverses. Que fait-il là ? Il rentre de l’école peut-être, dans l’après-midi qui décline. C’est cela, il retourne dans sa maison. C’est un lieu de survie où les destins sont si précaires qu’on s’entasse nombreux dans une même pièce. La nourriture est rare, et l’air est une haleine de pommes de terre bouillies. Les hommes sont absents ou alors ils sont vieux. Les plus vaillants sont à la guerre, au fin fond du monde depuis la nuit des temps, mais l’ombre de leur autorité plane sur cette planète dépeuplée de l’Oural, où le froid cadenasse les corps tant que chaque respiration est une résistance.

 

Parfois, ce microcosme inhospitalier est traversé de minutes miraculeuses suspendues à un sourire, à un rêve, une chimère, le grésillement d’un poste de radio qui laisse filtrer une musique. C’est ainsi qu’un soir de nouvel an, un spectacle de ballet est donné dans le théâtre de la ville, et toute la maisonnée se presse à l’intérieur du lieu chauffé. L’enfant reste bouche bée, embrassant de ses yeux écarquillés toutes ces dorures et toutes ces lumières. Alors ils sont entrés en scène, et l’univers a rayonné. C’est une fulgurance, une révélation charnelle qui parcourt sa maigreur d’une énergie puissante. Le corps à corps avec ces demi-dieux qui unissent la musique à l’espace le couvre de sueur, il palpite le souffle court, les muscles tendus, un torrent impétueux dans les veines. Il sait désormais qui il est. Danseur. Il n’aura de cesse d’affirmer qu’il est prêt à toutes les promesses, à tous les sacrifices pour pousser la porte de l’école de danse. Sa mère hésite un peu à cette requête inattendue. C’est que son mari n’y serait guère favorable. Mais son cœur touché par la lumière du regard qui la supplie lui donne la permission de désobéir. Les années passent, l’enfant danse, l’homme revient de la guerre. La famille déménage dans une maison rien qu’à elle, avec du feu dans la cheminée et des effluves de bouillon de légumes.