L’anniversaire de Lucie
La vue qui baisse convie à un séduisant voyage à remonter le temps. Depuis mon huitième étage, le bout de l’avenue se dissout comme le ciel dans la mer. « E periscoloso sporgersi » dit la plaque métallique accrochée au balcon par le précédent locataire, Angelo l’italien, qui avait retapé un pavillon en périphérie de la ville. « Il est dangereux de se pencher au-dehors ». Mise en garde superflue, comme un défi au vertige qui inhibe chez moi toute velléité d’incursion sur le balcon étroit. J’ai huit ans. Depuis le promontoire du cimetière marin où dort dans un cénotaphe le souvenir abstrait de mon père, je plonge dans les vagues de ma terre de garrigue et de vent, ses couleurs écrasées de soleil que la mer finit par engloutir dans une rutilance métallique. La mort m’accompagne depuis l’enfance et les heures de rêvasserie solitaire, de voyage immobile dans l’intimité des cimetières, rendent les fillettes fantasques. La connivence avec la mort distord tant ma conception de la vie que j’ai toujours cultivé de drôles d’idées dont je me suis ensuite efforcée de démontrer la valeur. C’est ainsi que je réussis à me convaincre que le goût de l’aventure urbaine méritait d’épouser Luigi, ce garçon énigmatique qui habitait la banlieue lyonnaise.. La province de Reggio Calabria accueillit notre voyage de noce, mon premier et mon dernier voyage. J’ai gardé en mémoire la présence ardente de cette terre de contrastes, cette montagne aride caressée par la mer, ses couleurs violentes. Puis nous sommes rentrés dans le quotidien, et j’ai jeté un voile de déni sur l’étroitesse de ma vie, sur la violence congénitale de mon époux et sur ses addictions. Je me persuadai aussi que l’odyssée résidait à passer du quatrième sans ascenseur pour nicher au quinzième étage d’une tour avec vue sur la ville, et qu’à défaut d’envol sous les tropiques, les promenades dominicales au parc municipal déverrouilleraient toutes les fenêtres des possibles. Asservie à ma propre crédibilité, j’ai mis une conviction indéfectible à cultiver l’aventure partout où j’estimais l’entrevoir, dans les salons de mes voisines africaines, dans les lits d’inconnus de passage, dans les livres alignés sur les rayons de la bibliothèque municipale, et par-dessus tout dans les rêves turbulents d’un avenir fantasmé. Jusqu’où étais-je capable de me hasarder en réalité ? Pas au-delà d’une apparente bienséance. Incohérence abyssale entre mon histoire imaginaire et mon quotidien. Mon existence s’est ainsi dévidée dans l’attente, le désir, le vœu intime d’une destinée romanesque. Une pure chimère. Veuvage et rigidité articulaire (traduisez sans permis et avec limitation physique), ont rendu mon voyage de plus en plus sclérosé. La moindre panne d’ascenseur transforme le retour des courses en ascension de l’Himalaya. J’ai donc décidé il y a trois ans, une migration descendante vers le huitième étage, qui reste accessible en cas de panne si on respecte quelques paliers de décompression, et ménage néanmoins des vues intéressantes sur le quartier. Attendu que sans lunettes, il faut des perspectives. Je jour se lève sur le légo géant de tours et de barres. Je distingue des points noirs qui sortent de la brume au bout de l’avenue. Je chausse mes bésicles, le bitume me saute au visage. Un convoi de berlines à l’allure funèbre glisse précautionneusement, flanqué de fourgons de CRS. L’équipage franchit les premières barres, puis les petites tours, ralentit à l’approche de la foule coagulée au pied de mon immeuble, enfin, s’immobilise dans une chorégraphie géométrique. Les portes claquent. Ministre, Préfet, édiles et leur escouade en uniformes et costumes sombres se hâtent, serrent machinalement des mains tendues. Dans la foule hagarde qui se presse, je reconnais quatre des garçons qui refont le monde des nuits entières, et aussi la décoration au gré de leur inspiration irrévérencieuse, dans ma cage d’escalier. Grâce à eux, je découvre chaque jour des créations d’un art graphique certes rustique mais inventif, et non dénué d’humour ni de fautes d’orthographes d’ailleurs. Depuis ce matin, mêmes mots en boucle à la radio. « Guérilla urbaine sans précédent, désoeuvrement, révolte, violence, indignation, terreur ». Au pied de l’immeuble et sur les parkings alentour, des dizaines d’épaves calcinées. Dans une des voitures, les restes consumés d’un humain dont, à l’heure qu’il est, personne ne connaît l’identité. Les voitures qui brûlent, c’est un lot quotidien auquel plus personne ne prête attention, sauf quand elles sont en nombre inhabituel. Mais quatre vingt épaves et un macchabée rôti, alors là çà ressuscite l’opinion. J’éteins la radio et repose mes lunettes sur le coin du buffet. Drôle d’équipée hallucinée pour ces jeunes que les journalistes qualifient d’incendiaires révoltés, de meneurs du quartier, terroristes, criminels, que sais-je encore ? Tout a commencé en début de semaine dernière, quand j’ai trouvé une fois de plus, au retour du marché, l’ascenseur en panne. Depuis que des gens autorisés ont décrété la démolition de ma tour aux trois quarts désertée, les pannes se multiplient à un rythme inversement proportionnel au délai d’intervention des réparateurs. L’écran de télé désespérément neigeux, l’eau chaude incertaine, et l’ascenseur alternatif tout comme le courant, sont devenus mon quotidien. Mais le pire n’est pas tant les tracasseries matérielles que la perte de repères familiers. Eliane quatre vingt quatre ans et plus toute sa tête, à qui je passais le journal en fin de matinée et qui m’offrait le café, Sophie la jeune maman du dessus qui m’apportait une part de gâteau pour s’excuser du bruit que ses enfants faisaient en jouant au ballon dans l’appartement les jours de pluie, Bertrand chômeur de son état mais qui faisait au noir tous les petits chantiers qu’on lui commandait, et même cette harpie d’Huguette aux yeux de qui personne ne trouvait grâce et qui avait le mérite de jouer le rôle de tête de turc de tout le voisinage. Panne d’ascenseur donc. Ils étaient une dizaine de jeunes gens à taper le carton assis par terre dans des volutes de fumées orientales. Parmi eux, six étaient des habitués, Momo spécialiste es recels en tous genres, Eddy mi-indic mi-héraut des dealers du quartier, Rachid testeur en chef de substances d’origines diverses et qui plane perché sur son nuage, Tony dealer notoire et maître incontesté de la cage d’escalier, Fred et Lulu les plus jeunes et les plus glandeurs de la bande. Des gamins qui ont poussé dans la tour que leurs familles ont récemment abandonnée pour les bâtiments alentour dans la perspective de sa désintégration. Les autres passent de temps en temps, au gré des arrivages de came comme ils disent. Cet après-midi là, mes articulations n’étaient guère tentées par l’ascension du Mont Blanc avec cabas. Comme je lançais un regard épuisé à l’escalier, le dénommé Momo s’était levé d’un bond, avait attrapé mon panier et, tout en bondissant quatre à quatre avait lancé : - « Quel âge t’as Mémère ? » - « Quatre vingt ans jeudi de la semaine prochaine, jeune homme », répondis-je en posant le pied sur la première marche. Il avait stoppé net sa course au niveau du premier palier, et avec un geste circulaire de la main droite, avait lancé : - « Putain quatre vingt, çà se fête, Mémère. Tiens, pour l’occasion, on cramera quatre vingt caisses ». Les autres avaient éclaté d’un rire approbateur. Les jours suivants j’avais rasé les murs, espérant en les évitant qu’ils oublieraient la fanfaronnade stupide lancée par Momo. Les soirées avaient repris leur rythme, charivari familier qui m’obligeait parfois à hausser le son de la télé, me rassurait aussi. Le ton s’élevait parfois, il y avait des cris, des bousculades, des cavalcades qui résonnaient dans la cage d’escalier. Parfois au petit matin, on trouvait les conteneurs des poubelles brûlés. Mais hier soir, le silence inhabituel m’avait noué l’estomac. Vers vingt deux heures, il y eut des lueurs au dehors. Puis des cris. Par la porte fenêtre j’aperçus des silhouettes furtives dans les rues aux réverbères éteints, des éclairs, des explosions. Des dizaines de voitures se sont mises à brûler. Des gens hurlaient. Un brasier encercla l’immeuble. Des sirènes hurlantes précédèrent les pompiers, mais les camions rebroussèrent chemin face à la violence des attaquants. Longtemps, les voitures avaient continué de se consumer. Parmi elles, j’avais reconnu une veille Fiat qui appartenait à la patronne de la maison de la presse où je passais chaque matin acheter mon journal. Elle m’avait confié qu’elle ne roulait plus mais qu’elle en avait confié les clés à un immigré clandestin, un garçon courageux qui voulait gagner de quoi nourrir son enfant à naître dans un village d’Afrique. Il dormait là à l’abri des intempéries, enveloppé dans quelques couvertures qu’elle lui avait données et qu’il rangeait chaque matin dans le coffre. Je balaie du regard les contours flous de cet appartement dont je connais chaque centimètre carré, au mur quelques photos jaunies de paysages de Calabre. Déménager. Pour aller où ? L’aventure est morte. Je pose la tasse dans le micro ondes, une minute. Puis le sachet de thé. La porcelaine me brûle un peu les mains tandis que je perds encore mon regard au bout de l’avenue, là où le ciel rejoint la mer. J’aime boire le thé très chaud, chaque gorgée me brûle un peu. La tasse sur le buffet. J’hésite à reprendre mes lunettes. A quoi bon. J’ouvre la porte fenêtre. « E periscoloso sporgersi ». Qu’importe, j’ai huit ans et j’aime explorer les interdits. Les yeux rivés sur la mer, les mers, l’Italie, j’écarte les bras en appui sur la rambarde. Je suis un oiseau qui survole une nuée de points noirs gesticulants d’où monte une clameur angoissée.