La nuit du pont neuf

La nuit du pont neufJe contrôle méthodiquement chaque interstice de mon univers, car le moindre vacillement déchaîne un séisme intérieur que je dissimule aux yeux d’autrui, autant que je le combats. C’est pourquoi je colmate les fissures de mon existence solitaire par un ordre maniaque. Je camoufle ma peur de l’inconnu, ma mémoire fragmentaire, bref toutes mes fêlures, afin d’étaler aux yeux du monde une vie superbement lisse. Je dois vous préciser que le périmètre du monde est circonscrit : ma mère, mon voisinage et mes collègues de bureau.

Je suis amnésique de tout ce qui est antérieur à mes quinze ans. Cette obscurité sur mon passé n’est connue que de moi. Elle me distingue du commun des mortels en façonnant une double identité, moi et une jumelle invisible. Cette sœur qui conserve la mémoire impénétrable de mon enfance, m’accompagne et me regarde vivre. Mais cette gémellité trouble me rend fragile. C’est pourquoi je m'attache fidèlement à la sauvegarde de mon royaume immobile, la même maison de briques dans un quartier nord de Toulouse, la même boulangerie, les mêmes vieux rosiers qui mobilisent toute mon attention et les considérations extasiées des habitants mitoyens, le même déjeuner chaque dimanche avec ma mère, suivi de la perpétuelle visite à la tombe de mon père, le même travail aux formalités administratives de l’état civil depuis vingt ans.

Alors, quelle force obscure m'a poussée à remuer ciel et terre, à actionner tous les réseaux d’influence, à faire preuve d’une détermination dont je me croyais incapable, pour décrocher le poste d'assistante du nouveau directeur du service juridique ? Rien de rationnel mais une intuition, que dis-je, un envoûtement plus despotique que mes peurs. Il s’appelle Franck. La première fois que je l’ai croisé, il venait faire renouveler son passeport à la veille d’un départ en vacances. Les mêmes yeux, la même voix, le même sourire, la même odeur qu'une ombre dont le visage se refusait à ma conscience. Oui, dès la première fois où je l’ai croisé, je fus ébranlée par l’impression têtue d'une réminiscence venue de la nuit des temps, qui tentait de se superposer à son visage. Avais-je le regard désaxé, l’air désemparé ? Toujours est-il qu’il m’a dévisagée intensément.

Dès lors, ce vestige d’un passé infranchissable fut comme un galet jeté sur la surface lisse de mon lac émotionnel, et qui n’en finissait pas de former des cercles hypnotiques. Lorsqu’il est revenu chercher la nouvelle pièce d’identité, le même mirage a soulevé une agitation interne encore plus fiévreuse. J’ai trouvé son regard encore plus appuyé. Alors, quand quelques semaines plus tard, le poste de son assistante s’est libéré, ce fut une évidence : il m’attendait.

J’ai pris mon nouvel emploi il y a deux mois, après des nuits d’insomnies que j’ai mises à profit pour lire des ouvrages sur le travail d’assistante de direction. Je devais être parfaite. A mon arrivée, j’ai déployé une énergie considérable pour apprivoiser ce nouvel univers, posé mes objets familiers exactement à la même place que sur mon précédent bureau, renoué avec les mêmes rituels, le carré de chocolat de dix heures et l’infusion de seize heures. Peu à peu le sommeil est revenu. J’ai atteint les deux objectifs que je m’étais fixés : gagner sa confiance et le croiser quotidiennement. Plusieurs fois par jour, je peux l’observer et souvent, je devine avec le même trouble un autre visage en écho au sien. A chaque manifestation de ce fantôme, la clé de ma mémoire me semble presque accessible, puis le spectre s’évapore en ondoyant, et la porte de mes souvenirs reste close.

Depuis la semaine dernière, je me suis mise à marcher sur ses pas quand il quitte le service, ce qui m’oblige à rester tard au bureau, bousculant mon protocole routinier. Je traîne tardivement le long des berges du canal du Midi, dans son quartier près de la gare. J’ai ainsi acquis la certitude qu’il vit seul, observation accompagnée d’un soulagement inexplicable. Je ne nourris en effet aucune intention séductrice à son égard. La seule idée d’un contact avec un humain quel qu’il soit me révulse. J’abhorre les miasmes de l’intimité, la pestilence de la sueur, les haleines, et mêmes les fragrances des parfums dénaturées par la peau. Par conséquent, je n’embrasse personne, même pas ma mère, et j’évite le métro aux heures de pointe. Je ne m’explique donc pas pourquoi je suis rassurée par son absence de cohabitation avec une féminine engeance. Mais je le constate.

Cette fin d’après-midi, alors qu’il sortait de son bureau portable à l’oreille, je l’ai distinctement entendu dire « A ce soir donc, chère amie ». Il a appuyé sur le « e » final, et j’en ai conclu qu’il s’adressait à une femme. La phrase s’est mise à tourner en boucle dans ma tête pendant plusieurs heures filandreuses. « Chère amie » ne peut être une expression destinée à une collègue de travail, car j’ai remarqué qu’il cultive le vouvoiement et une distance raisonnable avec ses contacts professionnels. Il s’agit donc d’une visite privée un soir de semaine. Pourtant, une amie de passage aurait préféré le week-end. S’agit-il d’une nouvelle rencontre ? Le soir est tombé sans qu’il repasse par son bureau.

Mue par une force irrépressible, j’enfile mon loden gris et prends le métro jusqu'à la gare, puis la direction des berges. La nuit de novembre s'enfonce dans le miroir sombre des eaux du canal. Je passe devant les tentes des sans logis qui se multiplient avec leur lot de faits divers et de mystères, et même récemment une noyade dont on ne sait toujours pas si elle est criminelle ou accidentelle. Trois hommes assis sur un banc parlent fort en se passant une bouteille de vin. L’un d’eux me demande de venir m’asseoir. J’accélère le pas tout en levant les yeux vers les fenêtres du deuxième étage de son immeuble, mais elles sont éteintes. Je suis dépitée de ne pas ressentir cette impression désormais familière, de partager en secret le début de sa soirée. Il a donc un rendez-vous à l’extérieur.

Je m’apprête à rebrousser chemin car l’obscurité brumeuse qui enveloppe le chemin de halage m’oppresse. Soudain, une déflagration dans l'estomac. Cette silhouette en jogging sombre qui court devant moi, ralentit progressivement jusqu’à marcher, puis s'arrête pour faire des étirements, ce ne peut être que lui. Il reprend sa marche en rabattant sa capuche sur sa tête. Je cale mon rythme sur le sien tout en restant à bonne distance, incapable de réfléchir. Quelle contenance adopterai-je quand immanquablement il fera demi-tour ? Nous longeons les boulevards que les voitures empruntent à vive allure, passons un pont, continuons de suivre le canal. Au passage d’une écluse, il disparaît. S’il avait fait demi-tour, je l’aurais vu, il ne doit pas être bien loin. J’accélère le pas, seule désormais le long du ruban métallique de l’eau qui longe maintenant des locaux industriels. Le vent me semble tout à coup glacial. Je crois entendre des pas derrière moi, un crissement de gravier, mais je n’ose pas me retourner. Je relève le col de mon manteau, enfonce les mains dans mes poches, poings serrés, les yeux rivés sur la masse sombre de l'écluse. Comme j’allais la dépasser, sa voix qui dit mon prénom « Alexia ».

Je me retourne, j’avance en direction de la passerelle où sa silhouette se découpe dans la nuit, avec en moi la vibration familière d’une autre voix qui résonne dans ma mémoire. Je m’approche. Son regard, un autre regard qui se superpose. Et à nouveau sa voix « Alexia, pourquoi ce rendez-vous ? »

Un flash ! Le voile se déchire, je tressaille. La même voix, les mêmes yeux, la même phrase qu'il y a trente ans. Ils étaient jumeaux, Franck et Julien. Semblables mais différents. C’est Julien qui me bouleversait, ce garçon énigmatique qui paraissait taire tant de secrets. A force d’observer chacun de ses mouvements, de redessiner la nuit chacun de ses traits, de deviner ses pensées, des liens invisibles s’étaient construits à mon insu. Il fut ma première, mon unique histoire d'amour. J’entrai alors dans la terreur des émotions qui ébranlaient mon univers. Je finis peu à peu par me convaincre que j’étais frappée d’une tare inavouable, déni violent de l’ivresse amoureuse qui déchaînait chez moi la confusion mentale.

A la fin de l’année de troisième, je pris la décision de tuer ces émotions interdites avant qu'elles ne me tuent. L’occasion se présenta un soir de juin à la veille des grandes vacances. Il y avait une fête au bord du fleuve, à la prairie des Filtres, où toute la classe célébrait la fin des épreuves du brevet. Je donnai rendez-vous à Julien sur les berges de la Garonne, près du Pont-Neuf.

« Alexia, pourquoi ce rendez-vous ? » avait-il dit en me tendant la main.

C'est alors que je l'avais poussé de toutes mes forces dans les tourbillons du fleuve qui roulait les eaux marron de la dernière crue. Puis il y eut l’été, Londres, le collège international où mes parents m’envoyaient chaque année en séjour linguistique avec mes cousines, la chute du haut d’un escalier, le trou noir.

Mais là devant moi, ce n’est pas Julien, c’est Franck qui parle.

«  Julien n’est pas mort. Mais son cerveau en a pris un sale coup. Il est entré en léthargie. Tout le monde a cru à un accident. Il m’a fallu du temps, de l’attention, de l’amour, pour voir la dignité d’un homme plutôt qu’un légume. J’ai appris à communiquer avec lui. Il a même accès à des souvenirs. Un en particulier. Un rendez-vous au Pont neuf, une nuit de juin. Je croyais pouvoir pardonner. Mais non. »

La main de Franck qui heurte ma poitrine. Je suis un oiseau dans le vide. L'eau glacée, et presque en même temps ma tête contre une paroi. Le choc, violent. La nuit.