ALLER SIMPLE
Drôle d’héritage, un billet d’avion pour Guatemala Ciudad accompagné d’une carte de visite où une main convulsive a tracé trois phrases télégraphiques : « Votre père est mort. Je vous attendrai à l’aéroport. Je vous reconnaîtrai ».
Vingt ans qu’il s’est brutalement volatilisé sans préavis ni bagage, vingt ans d’énigme, d’errance dans les ténèbres de son histoire, de larmes et de ressentiment. Une mort mystérieuse était l’explication la plus probable, et surtout la plus acceptable. Mais voilà qu’il réapparaît pour mourir encore. Au Guatemala.
Pulsion de haine. Alors ce qui a timbré mon adolescence du sceau de la solitude n’était donc qu’une dérobade. Cet isolement qui m’a laissée exsangue à la mort de mon frère il y a deux ans suite à un accident de canyoning, puis désarmée par la folie de ma mère qui vit désormais dans un hôpital spécialisé murée dans une forteresse de deuils impossibles, n’est finalement que la rançon d’un lâche abandon. La cathédrale de mystère devient poussière. Il est peut être l’heure d’avoir une partie des réponses, de lui crier même mort ce que j’ai sur le cœur, et de commencer à tracer enfin mon chemin.
Mon siège est près du hublot. A ma droite s’installe l’homme aux cheveux blancs dont j’ai senti le regard si insistant en salle d’embarquement qu’il m’a fait lever les yeux du livre que je venais d’ouvrir. Une seconde d’agacement juste avant qu’il sorte de son sac cabine le même ouvrage, « Petit traité de savoir vivre à l’usage de ceux qui vont mourir » de Denis Sigur, que je m’étais fait dédicacer au salon du livre de Pamiers lors d’un trop court week-end en Ariège chez une ancienne copine de lycée. Présomptueuse qui croyait enflammer un séducteur un peu fané. L’homme pose le marque page sur sa tablette, une reproduction d’une peinture bleue de Miro. Je lui souris.
- « Voisins de fortune et des goûts communs en littérature et en peinture. Il ne manquerait plus que vous aimiez Mozart ».
Il sort de sa poche un lecteur mp3.
« Vous y trouverez Don Giovanni ».
J’éclate de rire.
A l’escale de Madrid, j’erre dans l’aéroport, oubliant mon voisin. Mais de retour dans l’avion je découvre qu’il est encore à mes côtés.
- « Puisque nous voilà partis pour un important voyage, permettez-moi de me présenter, Felipe Dominguez.
« Laura. En vacances ? »
- « Je suis historien à la retraite, spécialiste des Mayas. Je suis disons … mandaté pour une ultime mission. Et vous ? »
- « Une affaire de famille à régler ».
Chacun se replonge dans son recueil de nouvelles. Après une bonne heure il pose le livre devant lui et s’assoupit. Lorsqu’il se réveille, je me lance dans l’investigation.
- « Pardonnez ma curiosité, mais j’ai lu des articles sur une histoire de fin du monde annoncée le 21 décembre 2012 par le calendrier Maya. Vous avez exploré cette question ? »
- « Absolument, c’est même le sujet central de mes recherches. D’abord un brin d’histoire. Les Mayas réalisaient déjà des poteries deux mille ans avant notre ère. Progressivement, ils formèrent une civilisation considérée par de nombreux experts comme la plus avancée que l’Amérique ait connue. Ils développèrent plusieurs systèmes calendaires reliés entre eux. La compréhension maya du temps, des saisons, des cycles est vaste et complexe. Pour faire simple, la date du 21 décembre 2012 correspond à la fin du calendrier maya. Certains saltimbanques de la prédication prétendent que cette date marquera la fin du monde alors que c'est faux, le monde ne va pas se terminer, il sera transformé. Il s’agit d’un changement radical et global à l’échelle mondiale, pas la fin du monde mais la fin d’un monde. Les gardiens du temps mayas considèrent le 21 décembre 2012 comme la date de la renaissance, le début du monde du cinquième soleil. Ce sera le démarrage d'une nouvelle ère résultant du réalignement de l’axe polaire avec le centre de notre galaxie. Alors le monde aura besoin des Mayas.
— « Mais, je croyais la civilisation disparue depuis longtemps »
— « L’effondrement de la civilisation au neuvième siècle de l’ère chrétienne a entraîné la perte de pouvoir des familles régnantes et l’abandon des cités, mais n’a pas remis en cause la permanence du peuple maya. Il représente plus de soixante pour cent de la population du Guatemala ».
— « Merci infiniment pour votre éclairage. Du coup, je regrette de n’avoir pas de temps à consacrer à ce pays fascinant ».
— « Juste un aller retour alors ? »
— « Dès que ma mésaventure familiale est réglée, je saute dans le premier vol pour Paris».
Il se replonge ostensiblement dans son livre.
A l’arrivée, Felipe Dominguez a disparu sans que j’aie le temps de le saluer. Et me voilà à attendre un inconnu dans un aéroport.
L’homme qui se dirige droit sur moi a la quarantaine sportive, il est trapu et ses cheveux noirs ondulent sur ses épaules. Visage fermé, il s’incline cérémonieusement.
« Yax Balam. Je dois vous emmener à Florès. Suivez-moi ».
Le ton n’appelle aucune discussion, d’ailleurs l’individu est mutique et le petit cessna affrété par Taka Airlines dans lequel nous montons n’invite guère au babillage futile. Jetant un dernier coup d’œil au tarmac, je crois apercevoir la silhouette de l’homme aux cheveux blancs s’approchant d’un autre coucou. Décollage incertain, puis la première demi heure se déroule dans le vrombissement rassurant du moteur. Soudain, l’avion traverse des turbulences, le moteur hoquette, a parfois des silences suivis d’éructations rageuses. Chaque minute en compte dix. Enfin, nous atterrissons à Florès. Une jeep cherokee verte nous conduit jusqu’à Tikal. Nous croisons des bus de touristes qui refluent vers les hôtels. Je ne sais pas pourquoi je cherche machinalement du regard l’inconnu de l’avion.
Arrivé à Tikal, Yax Balam arrête la voiture au centre des visiteurs et m’annonce qu’il va falloir marcher. Nous empruntons une allée qui débouche sur une grande place encadrée par des temples.
— « Epoustouflant ! Prodigieux ! Je me sens lilliputienne».
— « Le temple du grand jaguar, et plus loin l’acropole » indique l’homme.
Nous empruntons un sentier sur lequel nous croisons les derniers touristes fourbus qui déambulent hallucinés vers la grande place, puis nous longeons une imposante pyramide.
— « El Mundo Perdido » lance l’homme avec un geste circulaire de la main, « Ce qui a été mis à jour n’est qu’une infime partie de l’existant. Pour en avoir une idée, vous pouvez monter en haut de ce temple ».
Il désigne une colossale pyramide dressée vers le ciel, recouverte d’un manteau végétal où des échelles invitent à l’ascension. Je me lance à l’assaut de l’édifice déserté. L’escalade devient de plus en plus hasardeuse à mesure que les aménagements deviennent improbables. Au sommet, je découvre à perte de vue un océan végétal, interrompu par d’autres silhouettes colossales de temples qui émergent de la forêt subtropicale. La descente est périlleuse dans la nuit tombante.
Nous nous enfonçons dans la forêt. Les cris des singes hurleurs deviennent de plus en plus inquiétants. Je devine les silhouettes d’autres temples engloutis par la végétation luxuriante. Monsieur Balam s’approche d’un monument enserré d’un enchevêtrement de racines, écarte une porte de lianes et me pousse devant lui. A l’intérieur, des torches éclairent faiblement une première salle. Il me fait signe d’avancer vers une pièce plus éclairée. L’angoisse sourde qui montait depuis les premiers cris des singes hurleurs me vrille maintenant l’estomac. Nous pénétrons dans une grande salle peinte en rouge et décorée de glyphes. Des hommes à demi nus portent de lourds colliers de jade sur leur torse recouvert de peintures rouges, et sur leur tête, des casques ornés de plumes.
Je mets un instant à reconnaître l’homme de l’avion dans la silhouette vêtue d’une cape noire qui s’avance vers moi.
— « Je suis spécialement chargé de veiller sur vous depuis votre naissance. Je sais tout de vous. En ma qualité de généalogiste du peuple maya, je témoigne que vous êtes la dernière descendante de la lignée du dernier roi et l’ultime chance du peuple maya de rayonner sur le monde à la nouvelle ère qui s’ouvrira bientôt. Votre père détenait le pouvoir de source divine et devait garantir la pérennité de l’ordre du monde mais il est mort accidentellement. Il faut un héritier mâle, or votre frère est mort, et votre inconstance amoureuse a anéanti tout espoir de vous voir spontanément assurer sa descendance. Vous donnerez un héritier qui garantira l’ordre du monde, la fécondation in vitro permettra de garantir un descendant mâle dont le père a été choisi avec soin. Votre enfant sera roi et vous veillerez sur lui jusqu’à ce qu’il soit en capacité de régner seul ».
Je me retourne. Des hommes en armes bloquent l’entrée.