L’anniversaire de Lucie

 

 

La vue qui baisse convie à un séduisant voyage à remonter le temps.

 

Depuis mon huitième étage, le bout de l’avenue se dissout comme le ciel dans la mer. J’ai huit ans. Depuis le promontoire du cimetière marin où dort dans un cénotaphe le souvenir abstrait de mon père, je plonge dans les vagues de ma terre de garrigue et de vent, ses couleurs écrasées de soleil que la mer engloutit dans une rutilance métallique.

 

La rêvasserie solitaire dans l’intimité des cimetières rend les fillettes fantasques. Toute ma vie j’ai eu de drôles d’idées dont je me suis ensuite efforcée de démontrer la valeur.

 

 C’est ainsi que j’ai du me convaincre que le goût de l’aventure urbaine méritait d’épouser ce garçon qui habitait la banlieue d’une capitale de province, que le voyage c’était aussi passer progressivement du quatrième sans ascenseur au quinzième étage d’une tour avec vue sur la ville, que les promenades dominicales au parc municipal déverrouilleraient toutes les fenêtres des possibles.

 

Assujettie à ma propre crédibilité, j’ai mis une conviction indéfectible à cultiver l’aventure partout où j’estimais l’entrevoir, dans les salons de mes voisines africaines, dans les lits d’inconnus de passage, dans les livres alignés sur les rayons de la bibliothèque municipale.

 

Veuvage et rigidité articulaire (traduisez sans permis et avec limitation physique), ont rendu mon voyage de plus en plus immobile. La moindre panne d’ascenseur transformait le retour des courses en ascension de l’Hymalaya. Je décidai donc une migration descendante vers le huitième étage, qui reste accessible en cas de panne si on respecte quelques paliers de décompression, et ménage néanmoins des vues intéressantes sur le quartier.

 

Attendu que sans lunettes, il faut des perspectives.

 

Tiens, des points noirs qui sortent de la brume. Je chausse mes lunettes. Le bitume me saute au visage. Un convoi de berlines officielles glisse précautionneusement, flanqué de fourgons de CRS. L’équipage franchit les premières barres, puis les petites tours, ralentit à l’approche de la foule coagulée au pied de mon immeuble, enfin, s’immobilise dans une chorégraphie géométrique.

 

Les portes claquent. Ministre, Préfet, édiles et leur escouade en uniformes et costumes sombres se hâtent, serrent machinalement des mains tendues. Dans la foule qui se presse, je reconnais quatre des garçons qui refont le monde, et aussi les peintures, dans ma cage d’escalier.

 

Depuis ce matin, mêmes mots en boucle à la radio. « Guérilla, désoeuvrement, révolte, violence, indignation ». Au pied de l’immeuble et sur les parkings alentour, que des épaves calcinées.

 

J’éteins la radio et repose mes lunettes sur le coin du buffet. Drôle d’odyssée hallucinée pour ces jeunes. Et m’y voilà enrôlée malgré moi.

 

Tout a commencé en début de semaine dernière, quand j’ai trouvé une fois de plus l’ascenseur en panne. Depuis que des gens autorisés ont décrété la démolition de ma tour à moitié désertée, les pannes se multiplient à un rythme inversement proportionnel au délai d’intervention des réparateurs.

 

Ils étaient une dizaine à taper le carton assis par terre dans des volutes de fumées orientales. Cet après-midi là, mes articulations n’étaient guère tentées par l’ascension du Mont Blanc avec cabas. Comme je lançais un regard épuisé à l’escalier, l’un des garçons, un dénommé Momo, avait attrapé mon panier et, tout en bondissant quatre à quatre avait lancé :

 

-          « Quel âge t’as Mémère ? »

 

-         « Quatre vingt ans, jeudi de la semaine prochaine, jeune homme ».

 

-         «  Putain quatre vingt, çà se fête, Mémère. Tiens, pour l’occasion, on cramera quatre vingt caisses ».

 

 

Dernière mise à jour de cette page le 19/04/2009