Samedi 29 août. Chère Mamilise. Nous voici tous les quatre de retour d’Agadir. Vacances conformes à l’année passée, et à l’année d’avant, et encore à l’année précédente, et … soient bénies les mains divines qui massent, pétrissent, exfolient, manucurent, bref me ressuscitent jour après jour des orteils à la pointe des cheveux pendant que Will cultive assidûment la sieste au bord de la piscine planqué derrière le Times, et que les enfants s’appliquent à l’anglais avec une cohorte de congénères d’origines diverses qui l’espace de quelques semaines deviennent leur bande. Comme tu l’auras subodoré, rien de très nouveau sous le soleil du Maroc, mais une métamorphose déconcertante chez Ludivine qui m’a subito avisée qu’elle a considérablement grandi. La belle a passé les vacances à expérimenter mille poses de starlette mystérieuse à la piscine, à la plage, au restaurant et dans les salons, négligeant l’affolement général du personnel de l’hôtel, masculin et majoritairement très jeune. Elle a aussi coûté une fortune en robes que les boutiques du cinq étoiles vendent dix fois plus cher qu’au souk, où elle refuse catégoriquement d’aller et qu’elle continue de baptiser « zouk » sur un ton condescendant. Aucune illusion toutefois qu’elle oublie ses jeans râpés à la rentrée, uniforme de lycéenne oblige. Arthur est de plus en plus inventif. Délaissant cette année la construction de forteresses de sable, il s’est intéressé de près au fonctionnement de la baignoire thalasso de l’hôtel. C’est ainsi qu’il a testé l’effet du gel douche grand contenant de chez Rochas versé sans modération dans le jacuzzi de sa suite. Expérimentation fascinante, vu qu’un panneau quadrilingue précise justement qu’il ne faut pas le faire. La mousse a rapidement envahi la salle de bains, obligeant notre chercheur à se retrancher hâtivement dans la chambre sans avoir eu le temps de refermer les robinets. Quand l’espace vital de la chambre a commencé également à se réduire sous la pression tectonique des amoncellements de bulles, il s’est résolu au repli dans le couloir, en tenue d’Adam mais tout de même enveloppé d’un élégant napperon brodé d’arabesques dorées qu’il avait pris soin de nouer avec élégance autour de ses hanches. La mousse a profité de la porte ouverte pour s’aventurer dans le corridor. Lorsque nous sommes rentrés de la piscine, il trônait impérial sur un fauteuil en velours cramoisi du palier, dédaignant l’affolement du service d’étage débordé par les éléments. Will, pour se donner une contenance, l’a menacé de prendre sur son livret d’épargne de quoi assumer les conséquences financières de son méfait. L’affaire a mobilisé les femmes de ménage de l’étage pendant plusieurs heures et nous a coûté force pourboires et sourires contrits. Offusqué que son aventure soit analysée comme un forfait, notre aventurier a boudé deux jours casque sur la tête, musique à fond et agrippé à sa console de jeux. Enfin, après le parcours de routine, salle d’attente oppressante, avion bondé, bagages en retard, navette trop lente, me voilà de retour à Toulouse, hâlée, teint sublime, cerveau lobotomisé par trois semaines de farniente, de jeux apéritifs infantilisants, de soirées club à me tortiller sur des chorégraphies pour touristes, et de thé pâtisseries à la piscine à lorgner sur la plastique affolante des animateurs du club. D’ailleurs à propos de pâtisseries, si tu croises mon ange gardien, Hahaiah, insiste pour qu’elle s’intéresse à ma ligne, j’ai pris deux kilos. Je l’invoque tous les jours, mais je crois qu’elle est partie en vacances elle aussi. De retour à la maison, disais-je donc. Poisseuse, peau qui gratte, jean qui colle et des auréoles à mon tee-shirt blanc. Besoin ardent d’une douche et d’une robe légère. Mais figure-toi qu’à peine la clé dans la serrure du portail, on se fait accoster par Germaine, tu sais la voisine qui vient nourrir Sagan en notre absence. Apparition d’un fait troublant qui bouleverse le quotidien de la paroisse. La femme du docteur Vernon, le médecin d’en face, a disparu. Bagages abandonnés dans l’entrée, ignorant Sagan vexée jusqu’au troufignon, on se jette tous les quatre sur les coupures de presse que Germaine a mises de côté. Rien n’est dit mais tout est suggéré, soupçons sur le mari. Je mène l’enquête. Gros bisous. Marylou. Dimanche 30 août. Sagan, cessant de faire la gueule sous le lit, s’est furtivement glissée dans la salle de bains comme j’y entrais. Nez pointu et allures d’aristocrate désabusée, elle fait mine de m’ignorer, se frotte aux meubles, renifle les tapis, s’étire voluptueusement, et toute ronronnante, vient se pelotonner sur la pile de vêtements que je viens de quitter au pied de la coiffeuse. Sa fourrure blanche reprendra son éternelle fragrance de Shalimar. J’entreprends l’inventaire de mon vanity de cuir rouge qui s’ouvre sur des parfums familiers d’encens. Seulement dix sept petites bougies : deux rouges, trois roses et trois vertes, quatre blanches, une dorée, une noire, deux jaunes et une bleue. Je note d’en racheter. Oubliés au fond d’une petite boîte en carton, des cônes d’encens au jasmin et d’autres au bois de santal, et dans des sachets de papier, des pétales de rose et d’œillet. Rangés côte à côte, un feutre rouge et un autre vert, un petit miroir et des allumettes. Cailloux blancs et noirs posés près d’un sachet de gros sel marin, un petit aimant et quelques clous piqués dans la caisse à outils de Will. Inattendue, de l’huile essentielle d’ylang ylang ramenée de Madagascar, dont j’avais oublié l’existence. Et une aiguille avec du fil blanc, de la laine rouge, un petit sac en papier et un autre en tissu. Rassemblés dans une même enveloppe, des carrés de tissu jaune et du ruban de satin de la même couleur, des petits rouleaux de parchemin vert et des carrés de papier blanc. Enfin, de minuscules flacons contenant des clous de girofle, des feuilles d’origan, de verveine et de tilleul, du romarin, du thym, du laurier sauce, des baies de genièvre et des grains de blé. Bien sûr cette mallette est loin d’être aussi éblouissante que la grande armoire dans laquelle tu rangeais bougies de toutes les couleurs, bocaux et pots de faïence étiquetés de ton étrange écriture triangulaire. Enfant, je m’abandonnais dans la fascination de ce sanctuaire prodigieux, mais à peine tentais-je une main vers un récipient ou un coffret que tu venais en hâte refermer le tabernacle. Mon alcôve a la taille d’une maison de poupée, mes bougies sont des modèles réduits et des minipots d’échantillons de cosmétiques tiennent lieu de flacons à épices. Décadence des pratiques d’une sorcière pressée qui officie incognito dans le secret de sa salle de bains. Voilà, mon bazar de sorcière est opérationnel, je peux passer à l’action. Maîtrisons les priorités. Le temps m’étant compté, je remets à plus tard l’énigme de la disparition inexpliquée et lui préfère un rituel pour la réussite scolaire des enfants. J’ai ressorti ton livre des ombres du carton à chapeaux où il se cache parmi mes foulards, et j’ai choisi le protocole que petite je te voyais faire au maire avant les élections, avec deux bougies jaunes et une bougie blanche. Les bougies en ligne droite, la blanche entre les deux jaunes, tu allumais lentement les trois bougies en commençant par celle du milieu. Ensuite, tu étalais deux carrés de tissu jaune d’or, du même jaune que les bougies, couleur qui accroît la confiance en soi et réveille les talents cachés. Au milieu de chaque carré, tu posais cinq végétaux, précisément trois feuilles de laurier sauce, cinq pétales d'œillet, sept grains de blé, trois clous de girofle, trois feuilles d'origan. Tu prenais l'aimant dans tes mains et, en concentrant ton attention sur l’objet, tu prononçais trois fois une incantation pour invoquer les bons Esprits du Ciel et de la Terre, afin qu'Ils attirent le succès total et durable sur l’édile. Et comme il a sévi sur les destinées municipales jusqu’à ce que mort s’ensuive, l’efficacité du cérémonial n’est plus à démontrer. Je m’en vais donc appliquer ce rituel à Ludivine et Arthur pour la réussite de leurs études. Je leur préparerai chacun un sachet en fermant d’un nœud de satin jaune les coins rassemblés des tissus et je les placerai dans leur taie d’oreiller pour sept nuits. Mais pour le moment, je laisse brûler les bougies, je remise le vanity fermé à clé dans ma coiffeuse, et je branche le bain à bulles. M’as-tu laissé en héritage le fluide idoine ? La question me turlupine mamilise. Lundi 31 août. Cancans, potins, ragots et compagnie, la disparition de la discrète madame Vernon alimente les conversations sur les trottoirs inondés de soleil, au coin des étals du marché Victor Hugo, chez la boulangère, dans les bistrots, et évidemment chez le marchand de journaux. La situation d’incertitude associée au goût du citoyen ordinaire pour la sphère privée, surtout quand le privé touche à un people du quartier, çà excite. Alors, dès que deux personnes sont arrêtées à discuter, bingo, elles parlent de l’AFFAIRE ce qui a pour conséquence de faire s’agglutiner aux deux premières, telles des diptères sur un papier tue-mouches, tout ce qui déambule à proximité. Les sceptiques ouvrent le débat, s’ancrant dans le déni par une kyrielle d’hypothèses rassurantes, qui vont de la fugue de quelques jours consécutive à une fâcherie conjugale, à l’amnésie brutale qui aurait entraîné la fugitive à déambuler on ne sait où. C’est là qu’entrent en scène les paranoïaques, car quoiqu’il arrive ma pauvre dame par les temps qui courent, une ménagère peu rompue à l’errance vagabonde court au-devant des plus grands dangers. Alors s’avancent les délateurs qui balancent l’apathie de la mairie à l’égard des va-nu-pieds installés dans les squares, des rastaquouères et des marauds que chaque période estivale déverse dans les rues de la ville, et aussi (un ton plus bas) les nouveaux voisins étrangement taiseux. Ils titillent l’imaginaire des inventifs qui ont déjà façonné une vie aux dits voisins soulevant l’indignation des révoltés inaltérables qui s’indignent à la fois de la négligence des institutions et des procès d’intention du voisinage. C’est alors que se révèle la majorité jusqu’alors silencieuse, celle des vrais hypocrites et des faux mystiques qui prient pour le salut de la volatilisée voisine, ce qui leur évite d’avoir à prendre position. Ils sont suivis de près par les contrits qui sentent confusément qu’il va falloir choisir un camp et que la perspective de la confrontation mortifie. Finalement, tout ce petit monde finit par tomber d’accord sur le non dit sous-jacent à toutes ces conjectures. Et si son mari l’avait … ? Mille bisous. Marylou. Mardi 1er septembre. Coucou malisou. Pas le temps de m’occuper de l’affaire Vernon ce soir, pour cause de soirée pizzeria en famille, une dernière plage de douceur avant le tumulte de la rentrée. Dégât collatéral d’une quatre saisons engloutie avant l’énorme coupe glacée chantilly amandes grillées, et nappée de sauce chocolat : plus un kilo demain matin. Je songe à m’inscrire à une salle de gym puisque mon ange gardien prolonge sans doute ses vacances sur la plage d’Agadir. Mais ce sera sans compter sur aucun soutien familial. — « Et si on s’inscrivait dans une salle de gym ? » Les yeux de Will s’arrondissent devant l’incongruité. — « Inscrits-toi si tu veux, mais tu sais bien que j’ai horreur de m’enfermer, j’aime autant le jogging ». — « Mais tu n’en fais jamais, au moins si tu étais adhérent à un club, tu t’obligerais à y aller. » – « Je m’obligerais surtout à payer pour rien. Je manque de temps. Et si tu songes à faire du sport uniquement pour te donner bonne conscience avant de commander le dessert, vas-y à fond, propose moi également la piscine et le sauna et commande des profiteroles géantes». Arthur et Ludy pouffent derrière la carte des desserts. Mercredi 2 septembre. Mamilise, viens secourir une mère abandonnée sur le chemin de l’école par sa descendance ingrate. Ludivine, par appétit d’émancipation effrontément revendiqué, préfère depuis plusieurs années la marche à pied quitte à braver les intempéries, plutôt que se faire déposer par sa mère. Je réoriente donc résolument mes velléités maternelles vers Arthur sur le chemin de son entrée en sixième. Prise d’une impulsion tant soudaine qu’irréfléchie à un feu rouge, je lui propose de rester avec lui en attendant l’ouverture des grilles. Il saute sur l’occasion avec j’ose à peine le croire, une sorte de soulagement, pour me rétorquer « non dépose-moi au coin de la rue ». Toute dépitée, je reste stationnée le temps de le voir s’avancer vers un groupe de garçons en se la jouant super héros, et serrer des mains inconnues. Et tu ne m’as légué aucun rituel pour rajeunir les enfants. Jeudi 3 septembre. Malisou. Ouf ! Enfin seules. Reprise du boulot, courses, ménage, linge, servitudes de rentrée, le marathon habituel de septembre qui torture mon corps et mon cerveau encore acclimatés au rythme insouciant du mois d’août. Mais ce matin, n’y tenant plus, je me suis levée vingt minutes plus tôt pour tirer les cartes. Sagan inspirée a investi la coiffeuse pour m’assister dans mon interprétation. Tu sais comme cette chatte a des dons de divination et pressent quand j’ai besoin d’aide. J’extirpe donc mon tarot de Marseille de sa pochette remisée au fond du tiroir à maquillages et me lance dans un tirage en croix des arcanes majeurs. Et là, je reste médusée. Sagan et moi tombons d’accord : la vieille n’est pas morte. Les cartes parlent de nouveau départ, de l’aboutissement d’un projet, il y a une vibration positive qui évoque une transformation profonde dans sa vie. L’arcane de la tempérance à l’envers raconte ses frustrations, son impatience, et l’ermite à l’envers décrit un isolement mal vécu. Du coup je reprends les cartes pour faire un tirage général en croix. Elle est partie assez loin au bord de l’eau, mais pas à l’étranger. Après çà se brouille. Il y a un homme dans cette histoire, quelqu’un d’étranger ou qui porte un uniforme. Bon plus le temps. Il faudra que je creuse ce point là. Gros bisous. Marylou. Vendredi 4 septembre. Salut mamilise. Le dîner expédié, chacun vaque à ses occupations, Will devant la télé, Arthur en plein combat intergalactique, et Ludy dans sa chambre scotchée au téléphone avec les copines de lycée qu’elle n’a pourtant pas quittées de la journée. Vouée à la transparence, à l’errance translucide entre des mondes aux frontières hermétiques, je peux incognito traverser le salon, sentir la terrasse encore tiède sous mes pieds nus, puis le tapis un peu râpeux du gazon roussi par l’été, musarder dans la pénombre du jardin, respirer les parfums qui montent de la terre, suivre l’itinéraire clignotant d’un avion silencieux, me perdre dans les étoiles. Ce soir, c’est pleine lune. Rituel pour recevoir une confirmation à la question : madame Vernon est-elle vivante ? Je forme un cercle avec le pouce et l'index de ma main droite, je lève le bras jusqu'à ce que je puisse voir la lune dans le cercle ainsi formé et murmure ces mots : — « Bonne lune, ronde lune, pleine lune qui apparaît, laisse-moi entrevoir le futur ». Tout en continuant à regarder la lune, je pose ma question, « Madame Vernon est-elle vivante ? ». La réponse est immédiate, les nuages qui passent devant la lune se déchirent en formant distinctement « oui ». Mamilise, alors c’est monstrueux. Une injustice est certainement sur le point d’être commise. Ai-je le droit de m’interposer ? Ai-je le devoir de le faire ? Ne rien entreprendre serait-il porter préjudice par désinvolture ? Alors je serais indigne des charmes que tu m’as légués. Mais comment révéler la vérité sans me dévoiler ? Ah ! Avec tout çà, j’oubliais. Figures-toi qu’un nouveau radiologue vient de débarquer dans le service. Beau, t’imagines même pas. Brun, très brun, regard latin, bouche gourmande, mains parfaites, carrure sportive, jeune, premier poste. Ce garçon m’a fait une impression foudroyante, d’un point de vue sensuel j’entends. J’en suis encore toute chamboulée. Et mon affectionnée collègue Marie Cécile, que la cellulite ramollisse ses fesses, qui roucoule et tortille du coccyx dans les couloirs genre débordée pour faire son intéressante. Bon je te laisse. Mon temps est compté avec encore des livres à couvrir, des papiers à remplir, des chèques à faire... A plus mamie chérie. Samedi 5 septembre. La Dépêche l’annonce en première page, voilà le docteur Vernon convoqué comme « témoin assisté ». On n’est pas loin de la garde à vue. C’est vrai que tout l’accuse, sa jeune maîtresse, eh oui même lui, à qui il a fait un enfant qu’il affiche partout en ville, son métier qui laisse à supposer qu’il peut se procurer des moyens de trucidation aussi discrets qu’efficaces, et aussi son air perpétuel de survoler la voie lactée, à se demander s’il ne se drogue pas. Comment faire savoir à la police que sa vieille a pris la poudre d’escampette sans préavis ? Lettre anonyme très risquée à cause de la police scientifique. Jusqu’où peuvent-ils aller ? Je songe à la rédiger sur l’ordinateur de Marie-Cécile, qu’un herpès vaginal s’abatte sur elle. Pendant son heure de pause, elle ne le verrouille jamais. Et je mettrai des gants à usage unique pour la mise sous pli, et un timbre autocollant pour éviter la salive. Malin, non ? Et du même coup j’évite un préjudice. Je sais, je sais ce que tu penses mamie, que je ferais mieux de concentrer mon énergie dans les rituels pour le rétablissement de la justice, que je ne dois pas m’immiscer dans l’histoire. Mais comment gérer l’urgence en oeuvrant en secret dans la salle de bains ? Tu sais que Will m’interdit de pratiquer ce qu’il continue de qualifier de délires paranoïaques héréditaires. Et moi, je continue à me demander pourquoi tu m’as laissée tomber amoureuse d’un garçon aussi cartésien. Enfin quoi mamilise, j’ai besoin que tu m’éclaires. L’affaire Vernon, je m’en mêle ou pas ? Ou j’envoie aux orties grimoires et pentacle et je m’occupe des attributs du nouveau radiologue ? Gros bisous. Marylou. Dimanche 6 septembre. Hello mamilise. Hier soir flânerie d’après dîner du côté des cinés. Rien de transcendant. Autour du métro Jaurès beaucoup de filles très jeunes, plus ou moins maquillées, plus ou moins vêtues. Arthur interrogé par la scène apostrophe sa sœur un peu trop fort : — « Tu crois que c’est des putes ? » Will ton excédé : — « Toi, c’est fini Internet » Et se tournant vers moi : — « C’est entendu ? Plus d’Internet à son âge, si c’est pour apprendre des insanités » Je fais les gros yeux à Arthur qui écarquille les siens d’un air étonné dans un soupir muet qui signifie « ben quoi, c’est quoi le problème ? Plus le droit de se renseigner ? ». La nuit ayant calmé les esprits, le déjeuner dominical se passe calmement, chacun dans un beau consensus implicite faisant semblant d’oublier la petite sortie de la veille. Cet après-midi, promenons-nous dans les bois, pendant que le loup y est pas. Cette randonnée dominicale m’a toute requinquée car la forêt est propice à la méditation, et aussi un peu fatiguée compte tenu de la chaleur. Macérant dans les bulles un masque super liftant sur le visage pendant que Sagan ronronne sur mon peignoir, je pense au beau Marc. Mais si, souviens-toi, le nouveau radiologue, que mille lumières éclairent ses pas. Au beau Marc et à Madame Vernon, l’un étant plus sexy que l’autre, du coup infiniment plus attractif dans la lasciveté d’une fin d’après-midi d’été. C’est décidé, je veux Marc pour amant. Et ne prend pas cet air réprobateur, mamie. J’ai passé quarante ans, et quand j’exhume l’itinéraire secret que je m’étais tracé le soir de mes vingt ans, à trente ans je devais être minimum Marguerite Yourcenar dans le corps de Norma Jean, et à quarante, avoir parcouru le monde en avion, en bateau et en charrette à zébu, avoir vécu mille vies, séduit tous les princes de sang que j’aurais laissé exsangues d’un définitif et néanmoins impossible amour pour cette icône filante. Au lieu de çà, je me suis mariée à vingt deux ans, jamais sortie du giron parental. Est-il pour autant trop tard ? Je dis NON ! D’ailleurs les stars prétendent à longueur de magazines que tout commence à quarante ans, et même que çà s’améliore à cinquante. Bon d’accord, je souffre d’un léger handicap, j’ai pris vingt ans de retard. Alors avant de m’attaquer à l’écriture du prochain best seller uniquement parée de numéro cinq, et de séduire deux ou trois chefs d’état en exercice, je vais commencer par m’entraîner sur ce jeune radiologue. Car il est temps de profiter pleinement des faveurs de la nature. Sinon, à quoi servirait que mon ange gardien Hahaiah ait convoqué toutes les fées qui se sont penchées sur mon berceau, et se sont décarcassées sur l’audace de mes boucles rousses, la fantaisie de mes taches de rousseur et l’exotisme de mes yeux verts. Et vois tous les avantages de la situation. Maîtresse d’un jeune homme de dix ans mon cadet je me sentirai jeune, éblouissante, je serai constamment d’humeur exquise avec les enfants, Will, les voisins, les collègues, et même Marie Cécile, que mille virus attaquent son ordinateur et exterminent ses fichiers. L’intérêt d’une aventure avec lui, sinon érotique ? Juste, érotique et narcissisant. Donc extrêmement plaisant, affriolant, excitant, enchanteur. Tu me disais toujours « Le mal que tu feras te sera retourné trois fois. Le bien aussi ». Vois tout le bien que je ferai avec ce jeune amant, à commencer par moi. Tiens, toutes ces émotions me donnent envie d’une moussaka escortée d’un rosé bien frais sur les planches de la terrasse du Voyage d’Ulysse, le restaurant grec de la rue des Gestes. Plus qu’à convaincre Will que je suis la nouvelle Circé. Lundi 7 septembre. Renouvelé assortiment de sous-vêtements, dont un ensemble en soie verte censé avoir un pouvoir super érotique associé à un rituel adapté. Décidé de le tester sur Will, mais pas ce soir, il est scotché à son portable et il a l’air énervé, et pas le temps de m’épiler, et vernis à ongle qui craquelle. Mardi 8 septembre. Journée super stressante, tout le temps à fond, mangé sandwich thon salade tout mou devant l’écran en faisant tomber des miettes dans le clavier, quitté le bureau avec rapport pas fini de taper car courses à faire cause rupture de stock céréales pour le petit déjeuner. Toute tendue, dos dans un étau, épuisée, me sens moche, pas le courage de quoi que ce soit, infusion et au lit. Mercredi 9 septembre. Bon voilà, épilation, vernis à ongle et sous-vêtements verts sous peignoir noir ostensiblement entrouvert. Enfants dans leur chambre. Pas le temps de disserter. Jeudi 10 septembre. Cet après-midi j’ai pris congé. Grand soleil et juste ce souffle de vent comme une respiration qui rend l’air léger comme une plume. Nue au soleil histoire de parfaire mon bronzage, un paréo à portée de main on ne sait jamais, je suis assise à la petite table de fer forgé campée au bord de la piscine à l’abri du mur de briques et galets, les cartes du tarot étalées devant moi. Du côté de chez Marc assurément une relation très sensuelle se dessine, et à moins que je prenne mes désirs pour des prophéties, je dirais même est imminente. L’ensorcellement peut commencer, renouveler ma garde robe avec sous vêtements assortis, et opérer force rituels. Celui que tu avais pratiqué pour ta défunte cousine avec ses cheveux et de la laine rouge alors qu’elle convoitait un beau militaire, a fonctionné, puisqu’il l’a épousée. Bon d’accord c’était dans les normes sociales de l’époque, mamie, de l’époque ! Il faut vivre avec son temps, de nos jours l’amant est la règle. Et puis j’aurai des trucs croustillants à te raconter. Et ne me dis pas que çà ne t’intéresse pas. Qui te raconte des cochonneries au paradis ? Toujours pas les anges qui n’ont pas de sexe les pauvres. Encore que s’agissant d’Hahaiah qui n’en fait qu’à sa tête, je me demande si ce n’est pas une fille. Vendredi 11 septembre. Aujourd’hui vendredi, jour de Vénus, j’ai décidé de pratiquer le rituel de séduction du beau Marc. Parce qu’il est super beau. Te l’avais-je précisé ? Oui ? Bon. Afin d’optimiser la force de la célébration, j’ai décidé de mêler cinq de ses cheveux à cinq des miens. J’ai joué un peu de chance avec l’absence de Marie Cécile, que le picornaviridae qui contamine ses voies aériennes supérieures s’y installe pour dix ans. J’ai pu ainsi sous prétexte de déposer des dossiers dans le bureau de l’irrésistible Marc, m’approcher de sa veste bleu marine à boutons dorés suspendue au portemanteau, et récupérer à plusieurs reprises quelques cheveux égarés sur son col. J’ai frôlé la catastrophe quant, occupée à récupérer les deux dernières reliques sur son revers, je l’entends toussoter derrière moi. Je fais mine de n’avoir pas entendu, et d’explorer les environs du porte manteau concentrée sur une abstraction, tout en invoquant mentalement de l’aide à toute puissance cosmique qui traînerait dans les parages, vite une idée. Nouveau toussotement. — « Oh ! Excusez-moi, j’étais absorbée par la chasse au moustique. N’est-ce pas surprenant avec la climatisation ? » Que celle qui ne se serait pas liquéfiée dans la seconde me jette la première pierre. Et maintenant, pendant que coule mon bain, je vais nouer nos cheveux avec la laine rouge et brûler le tout à la flamme de la bougie en prononçant les formules adéquates. Sagan ronronne sur mon sweat, signe incontestable d’assentiment. Et j’intime silence à la petite voix qui me susurre qu’il m’a peut-être vue tripoter sa veste, et qui tente sournoisement de me culpabiliser en évoquant toutes les mauvaises raisons de renoncer. Inutile d’insister. Gros bisous. Marylou.