Samedi 12 septembre. Ce matin coiffeur, le meilleur indic de tout le quartier sur les potins people et la vie privée des voisins. Transgressant hardiment mes récentes résolutions séductrices, je me dispose à enquêter sur l’actualité incontournable des conversations de salon, l’affaire Vernon. Mais mériter les confidences d’Alexandre exige une prédisposition au jeu de rôle. C’est donnant – donnant, lâcher suffisamment de révélations avec des détails intimes, si possible truculents voire licencieux, pour mériter les siennes. Le badinage consiste à donner l’impression qu’on livre avec exclusivité et à son corps défendant des informations qui s’épanchent malgré vous. Tout est donc dans la manière de relater le moindre détail insignifiant avec un air de conspiration et sur le ton de la confidence. Incapable de se contenir davantage, Alexandre déballe sa culture confidentielle. Il arbore aujourd’hui une tenue qu’il qualifie de classique contemporain, un jean de cuir noir et un tee shirt près du corps gris et noir customisé de plein d’étiquettes, cheveux noirs explosés dans un savant décoiffé. Tout émoustillé par mon compliment expansif sur son look, il ouvre le bal. — « Vous avez l’air préoccupée Marylou ». — « Ah ! C’est que je suis embarrassée par une histoire ... enfin dans mon entourage » — « Familial ? » — « Pas vraiment. Disons… un problème de voisinage » — « L’affaire Vernon ? Ce sont vos voisins, non ? Pour tout vous dire, je pensais à vous ces jours- ci. Je me disais, cette pauvre Marylou, avec tout ce remue ménage dans le quartier, la police, la presse, et fatalement les bavardages… (soupir empathique) car vous êtes aux premières loges, non ? ». Je lui fais un clin d’œil dans la glace pour lui signifier que je ne peux pas m’exprimer à haute voix. Il fait celui qui se concentre sur la dissymétrie volontaire de mon carré savamment ébouriffé et colle pratiquement son menton sur mon épaule. Je chuchote : — « Ils sont venus m’interroger à la maison » Un mensonge pour une bonne cause n’est pas sacrilège. — « Oh ! Eh bien ma chère, quel embarras ! Je coiffe madame la sous-préfette, vous savez », chuchote-t-il en évoquant l’épouse du sous-préfet. «Ils ont cuisiné Vernon, mais il aurait un alibi en béton. C’est un malin ». — « Parce qu’ils croient à sa culpabilité ? » — « Elle est trop mignonne ! Mais ma chère, les soupçons pèsent carrément sur lui, pour la police parce que c’est son métier de voir des coupables partout, pour les grincheux parce qu’ils n’aiment pas Vernon et pour les simplets parce qu’ils aiment bien sa femme ». — « C’est bien mon problème Alex, comment dire à la police que j’ai plutôt des doutes sur elle ? A la police, Alex, on ne peut exprimer que des certitudes, vous comprenez Alex, pas des doutes. » Je vois s’agrandir ses prunelles tandis que se dessine sur ses lèvres un oh qui indique la mort clinique de toute pensée construite, bref l’encéphalogramme plat. Sautant sur le silence, j’enchaîne. — « Je me demande si elle n’avait pas quelqu’un ». — « Un amant ? Ce thon ? » s’exclame-t-il voix et mine de pintade effarée. Plusieurs paires d’yeux nous fixent dans les glaces. Je lui fais les gros yeux, il simule la contrition. Je reprends à voix basse. — « Bon d’accord c’est pas le fruit défendu. Mais et lui, vous le trouvez sexy ? » Il pouffe d’un air entendu. — « Oh, çà mon petit, même sur une île déserte pas moyen, et même dans vos rêves les plus fous. » Gloussements. Tout d’un coup, il s’exclame. — « Mais si, maintenant que vous le dites ! Il y a un an qu’elle a quitté le salon. Peu de temps après qu’elle m’ait vilement négligé, je l’ai croisée en ville avec des mèches d’un goût douteux, le genre de leurre qu’expérimentent les femmes dans l’espoir de faire plus jeune». C’est là que Sylvette, une des coiffeuses dont les maladresses fournissent autant d’occasions à Alexandre de faire rire tout le salon à ses dépens, entre en coup de vent et se dirige vers nous, suffoquant et yeux rougis. Chargée de récupérer le voile de la mariée qu’Alex est supposé coiffer en début d’après-midi, elle vient de se faire arracher le sac en pleine rue. Alex frise l’accident vasculaire cérébral consécutif à une hypertension artérielle tant subite que carabinée. Voix de gallinacé hystérique. — « Mais vous ne m’en faites pas d’autre Sylvette. Et vous comptez faire quoi, racheter un voile ? Hein ? Vous n’allez jamais retrouver le même ! ». La pauvre fille hoquette, statufiée sur place. Elle fait pitié. C’est là que le Zorro qui sommeille en moi accourt au triple galop. Je suggère à Alexandre de prendre les choses en main avec son éloquence légendaire et sa dextérité inimitable, de convaincre la mariée que quand il a vu le voile son sang n’a fait qu’un tour, complètement dépassé, antédiluvien, inadapté à son style, et de lui faire une coiffure affolante dont elle ne se remettra pas. Il sera toujours temps une fois la fête passée et la mariée félicitée par tous les invités, de lui avouer l’histoire du voile. Alex renâcle un peu, se fait prier malgré la sourde envie de céder sous les encouragements des clientes et finalement se laisse séduire par l’enjeu. Le salon applaudit, Sylvette respire. Cet épisode m’a empêchée de creuser le coup du changement de coiffure de la disparue avec Alexandre qui en connaît un rayon sur la psychologie féminine, et en particulier des conséquences de l’amant sur la coiffure. Et ce détail que je n’avais pas remarqué tourne en boucle dans ma tête. Donc, se confirme la piste d’un autre homme. Quand je te disais que l’air du temps est à l’amant. A bon entendeur… gros bisous. Marylou. Dimanche 13 septembre. Mamilise, enfin je te retrouve ! Aujourd’hui B.A. trimestrielle, déjeuner chez mère. Pas le temps de batifoler au lit avec Will, tout le monde debout neuf heures. Ludivine et Arthur fleurant le savon et endimanchés font la tête sur la banquette arrière, arrêt chez le fleuriste, leçon de morale de Will, intérêt à avoir le sourire et à se tenir correctement sinon… Route de Montauban, arrivée comme prévu à onze heures trente, pas trop tôt mais pas non plus l’air de se mettre les pieds sous la table. Bon, tu sais comment çà se passe mais je ne résiste pas à la délectation pathologique du détail. D’abord la formule d’accueil, avant même « bonjour comment çà va », c’est un truc qui plombe. Option un : « Ah ! Quel temps ! ». Existe en variante avec quel vent, quel froid, quelle chaleur, quelle pluie. Option deux : « Ah ! J’ai une de ces migraines ! ». Le syndrome migraineux pouvant être échangé contre grippe, mal de dos, rage de dents, et j’en passe. Option trois : « Tu la connaissais madame Michu, figures-toi qu’elle a un cancer du sein ». Madame Michu pouvant être supplantée par n’importe quelle connaissance et cancer par toute autre morbidité qui fout la trouille. Après il n’y a jamais « comment çà va », juste « bonjour » qui tombe comme par mégarde, et dans la foulée elle t’embrasse comme par inadvertance, puis enchaîne sur une remarque perfide ou un sujet de conversation assommant. Mais aujourd’hui elle donne dans l’évènementiel. — « Ah ! J’ai failli faire une crise cardiaque ma pauvre fille. Un bruit à l’étage ! crie-t elle en portant ses mains aux oreilles. Les murs en ont tremblé. Je n’osais pas monter. Finalement j’y suis allée, les jambes me portant à peine. Quel désastre ! Mains sur les joues, yeux implorant le ciel. Le lustre du palier est tombé ». Opportunité rêvée pour Will de se rendre indispensable, voire héroïque dans une expédition bricoleuse. Légèrement retardée par l’évènement, l’heure de passer dans la salle à manger finit par arriver. La pièce orientée plein sud demeure toujours volets et fenêtres clos à cause de la chaleur qui insupporte mère, les déjeuners d’été se déroulent donc sous l’éclairage électrique. Arthur, décidément plein d’initiative ces derniers temps, ouvre porte fenêtre et volets pendant que chacun vaque aux préparatifs. Divers insectes batifolant dans les arbustes qui prolifèrent devant la porte depuis que papa n’est plus là pour s’occuper du jardin, en profitent pour venir virevolter dans la pièce. Cris d’orfraie de mère qui referme illico presto dans un vacarme de claquements. Chacun prend place en silence avec une affectation affligée espérant éviter l’orage. Au bout de trois minutes de bourdonnements, mère pousse un soupir excédé et ressort d’un pas vengeur pour revenir armée d’une bombe insecticide modèle géant. Cinq secondes minimum de vaporisation hystérique, la brume s’abat sur nous. Will par instinct de conservation pose la main sur son verre de porto, les enfants de mettent à tousser. — « Moi aussi çà m’incommode, qu’est-ce que vous croyez » Je tiens ma main devant mon nez tentant d’empreindre ma posture d’un abandon naturel, les enfants s’attachent à en faire autant en échangeant des regards narquois. Repas interminable avec les yeux et la gorge qui piquent sous l’œil inquisiteur du censeur. Car depuis que mère a décrété qu’un des avantages de l’âge est de s’autoriser nombre de coups de canifs dans les manuels de savoir-vivre, elle fait cure-dent avec ses ongles, sauce directement dans le plat avec son pain, prend l’os de poulet avec ses doigts et faits des bruits de succion avec sa bouche, mais passe au scanner chaque geste et chaque parole de ses convives. C’est ainsi que Ludivine se fait brutalement ôter le coude de la table. Bon Mamilise, je t’épargne la suite de cette affligeante journée, le reste rentrant dans la routine trimestrielle habituelle. Besoin d’un bain à bulles. Lundi 14 septembre. A la « brioche dorée » on ne parle que madame Vernon. Henriette, la boulangère n’a guère changé, toujours mise en plis et blouse à fleurs bleues, un rien plus enveloppée. Elle tient conférence en boucle sur le jour de la disparition. Depuis ce matin-là elle se doutait qu’il se passait quelque chose car madame Vernon venait chercher son pain exactement à neuf heures quand son mari sortait pour regagner son cabinet. Et si elle prévoyait un changement de programme, elle ne manquait pas de la prévenir la veille pour qu’elle mette sa commande de côté. Alors ne la voyant pas ce matin-là, Henriette l’avait guettée toute la journée. Henriette est donc certaine qu’il est arrivé malheur à madame Vernon, et même que çà s’est passé avant neuf heures. Et qui donc était avec elle sinon son mari ? Ce n’est toujours pas sur les deux cent mètres de trottoir entre chez elle et la boulangerie qu’elle a disparu. Voilà pourquoi Henriette est convaincue de la culpabilité du docteur Vernon. Mardi 15 septembre. Dernières nouvelles de la boulangerie. Fathia qui fait le ménage trois jours par semaine chez les Vernon, les lundis, mercredis et vendredis, soutient la thèse d’Henriette. La disparition un mardi, jour où Fathia œuvre à des repassages à son propre domicile, plaide pour un acte parfaitement prémédité par un individu qui avait une exacte connaissance des habitudes de sa patronne. La culpabilité du mari qu’elle ne tenait déjà pas en odeur de sainteté ne fait aucun doute pour Fathia. Reprise en cœur par les clients des peurs larvées, sait-on qui vit sous notre toit ? Nos amis, nos voisins, qui sont-ils vraiment ? Du coup tu me vois pleine de doutes Mamilise. Car je sais bien que tous les comportements extrêmes sont sur une même ligne, que le policier peut devenir assassin, et pourquoi pas le médecin ? Toucher aux valeurs fondamentales de l’individu, à celles qui le tiennent debout, peut révéler un prédateur. Et moi qui suis une optimiste congénitale, j’ai tellement envie que toutes les histoires finissent bien que je projette peut-être mes propres désirs dans les cartes que je tire. Mercredi 16 septembre. J’ai bien réfléchi et lu ton livre des ombres. Après demain c’est nouvelle lune, je ferai un rituel pour exaucer mon vœu, être éclairée sur la vérité. Celui avec les pétales de rose me semble particulièrement adapté car tu as noté qu’il est bon pour développer la confiance en soi, affiner son discernement et sa capacité d’analyse. Puis je tirerai encore les cartes sur la question suivante, madame Vernon est-elle vivante ? Jeudi 17 septembre. Journée de répit dans l’affaire Vernon, la presse est muette, la rue silencieuse, et moi j’attends la nouvelle lune. Ce soir, un peu flâné en ville. J’aime la ville à l’heure où la foule se presse pour une dernière course, avec déjà en tête de rejoindre ses enfants, ses amis, le livre resté ouvert sur la table du salon. Les costumes sont fripés, l’allure encore pressée, mais les regards entre deux mondes, encore un peu au travail, déjà dans l’intime. C’est l’heure où un voile de silence enveloppe doucement les jardins publics, l’heure des salles de cinéma à moitié vides. Des mondes de possibles s’ouvrent et se croisent. Dans les files nerveuses des feux rouges les couples se racontent leur journée, un homme des sacs de supermarché plein les bras tente un chargement hasardeux sur un vélomoteur hors d’âge. C’est l’heure où j’hésite un peu, lorgne du côté des terrasses, des places de briques que le soleil enfièvre d’un orange magique, puis je pense à Arthur et à Ludivine, et à Will qui va encore rentrer stressé, et une vague de tendresse me pousse vers le métro, j’achète quelques fruits, un pain de campagne, je pense au menu du soir. Je trouve le métro trop lent. Bon, puisqu’il y a relâche dans l’affaire Vernon, je tire les cartes vite fait sur ma relation avec le beau Marc, que mille soleils illuminent son chemin. Bouillonnement intérieur ! Les cartes répondent de manière sibylline Il est question d’un combat livré contre mes propres démons, la raison contre le cœur, le présent contre le passé, moi contre les autres... Sagan concentrée à jouer avec les franges du tapis de bain ne m’est d’aucun secours. Il faut donc écouter mon intuition et prêter attention à mes associations d'idées La relation n’apparaît pas comme une rencontre mais comme une collision, le genre de choc qui laisse tout étourdie. Délicieusement étourdie ? Ou abasourdie ? Me voilà bien avancée. Rendez-vous à la prochaine lune. Gros bisous. Marylou.