2 – Lune d’incertitude Vendredi 18 septembre. Nouvelle lune. J’accomplis le rituel pour la réalisation des vœux, et mon aspiration ce soir est de faire la lumière sur l’évaporation inopinée de ma voisine. Curiosité sincère ou perfide incertitude sur ma clairvoyance ? Les deux sans doute. « C’est l’incertitude qui nous charme. Tout devient merveilleux dans la brume » Je lui botterais bien les fesses moi à Oscar Wilde. N’importe quelle vérité même désespérante, genre l’apparition inopinée de mon ange gardien qui m’affirme que je suis définitivement trop nulle et qu’elle m’abandonne à mon inconsistance, plutôt que le doute. Bon, c’est parti. Dans le recueillement et mue par un zèle de néophyte, j’exécute à la lettre les instructions de ton écriture au graphisme triangulaire qui parcourt les pages du livre d’ombres. Comme énoncé je prends une douche, avant de me glisser dans un ample pyjama d’intérieur en soie ivoire, puis je me brosse soigneusement les cheveux. Les bougies alignées sur la coiffeuse, d’abord la bougie or, puis les rouges de chaque côté, enfin les vertes. Je pose le petit miroir devant la bougie or, j’allume les cinq cônes d’encens au jasmin que je préfère à la rose puisque tu indiques qu’on a le choix, puis j’enflamme les bougies une à une, et sur une aiguillée de fil blanc, j’enfile entre chaque bougie douze pétales de rose. Je dépose le collier de pétales de rose et prononce cinq fois l’incantation « J'invoque toutes les Divinités et toutes les Puissances cosmiques. Je les conjure de m'aider à réaliser mes voeux les plus chers ». En particulier, je veux la vérité inaliénable, la certitude inébranlable, savoir à quelle conviction m’enchaîner une bonne fois pour toutes. Bref, madame Vernon est-elle vivante ? ». Pendant que les bougies se consument, je questionne les cartes qui soutiennent obstinément que la disparue, non seulement est en vie, mais qu’elle entretient depuis belle lurette une double vie. Mais alors, l’homme de l’ombre était peut-être dans son entourage. Quelqu’un d’autre dans le quartier aurait-il disparu sans faire de vagues ? Alea jacta est. Fi des tergiversations, je vais oeuvrer résolument au rétablissement de la vérité, car laisser commettre une injustice avec indifférence et désinvolture serait abominable. Oui mais comment ? Samedi 19 septembre. La gazette d’Henriette la boulangère est la mieux initiée en chroniques de caniveau de tout le quartier, et les langues de s’agiter compendieusement sur le moindre espace temps entre baguette et monnaie. Mais en général quand arrive Josette la cuisinière du notaire, les conversations restent suspendues car Maître Delaplace et le docteur Vernon sont amis de longue date. Mais ce matin, Henriette emportée par son appétence pour le clabaudage, s’est lancée dans une entreprise inquisitrice à laquelle j’ai assisté avec une indignation extatique. — « Quelle histoire cette disparition ma pauvre Josette ! Cela doit bien contrarier les Delaplace ». — « C’est sûr qu’ils sont abasourdis. Monsieur dit que Vernon est la bonté même, et surtout qu’il n’a aucune raison objective pour commettre un crime. Il a raison, car pour tuer, il faut avoir un mobile ». Consternation silencieuse dans l’échoppe. Un mobile, on n’y avait pas songé. Je jubile. C’est çà le truc, chercher le mobile. — « Pas vrai ? » renchérit Josette face à l’apathie de l’auditoire. Mutisme sidéral des clients. — « Quelle histoire, mais quelle histoire ma pauvre Josette » répète Henriette prise de court. Admettons qu’il l’ait zigouillée. Mobiles possibles. Elle voulait le plaquer et c’est elle qui détient l’hôtel particulier à la façade de brique et de pierre. Il voulait partir vivre avec sa nouvelle maîtresse mais elle détient toujours le patrimoine suscité. Elle passait l’aspirateur dans le salon pendant le match de rugby. Elle a donné à Emmaüs les pulls tricotés par sa mère. Elle a lavé sa Lamborghini de collection avec un tampon Jex. Bon d’accord, mais dans tous les cas, qu’a-t-il fait du corps ? Jeté dans la Garonne ? Courez après le mobile du crime, moi je vais explorer le motif de la poudre d’escampette, un leitmotiv de sexe masculin, brun, d’origine étrangère. Gros bisous. Marylou. Dimanche 20 septembre. Le miroir mesquin de la salle de bains me dévoile un petit bedon qui, chez n’importe quel individu de sexe masculin du même âge, serait considéré comme mignon et même charmant, voire rassurant, et qui chez le spécimen de sexe opposé fait immédiatement ménagère d’environ cinquante ans. Je me repasse mes dernières velléités sportives tuées dans l’œuf sans la moindre indulgence par une famille goguenarde. « Marylou, bouge ton corps » m’intime le mirage d’un jeune radiologue au corps musclé. Repoussant avec héroïsme les odeurs de café et de brioche, j’extirpe du fond de l’armoire un mini short à fleurs roses et un top à bretelle de chez Lagerfeld, oui parce que transpirer d’accord mais avec style d’abord. J’abandonne en plein petit déjeuner ma famille qui camoufle son admiration dans un concert de réflexions persifleuses. Faisant fi de la vindicte domestique, je me lance. Trois tours de quartier plus tard, lorsque je reviens m’étaler sur la pelouse à côté de Sagan pour expirer en paix, cette diablesse s’éloigne dans un déhanchement arrogant sans doute incommodée par mes odeurs de transpiration. Je l’abandonne à son ignorance, car personnellement, cette petite virée matinale a suscité une découverte, que dis-je une révélation, comme quoi le sport peut être bon pour l’investigation. Alors, on donne sa langue à Sagan ? Que dis-tu de çà mamilise ? L’atelier de l’artiste peintre qui s’était installé près de chez Henriette la boulangère semble fermé, genre fermé pour de bon. Lundi 21 septembre. Journée harassante, rien comme prévu. Consolation, Marie-Cécile, que le néant absorbe son dernier neurone, est toujours malade. J’enregistre l’identité des patients au pas de charge, les siens et les miens, respectivement ceux de l’adorable Marc et ceux du mutique docteur Georges. J’en fais des tonnes, mais le séduisant radiologue est désespérément mobilisé par son rythme de consultation. Impression humiliante d’être transparente. Au sujet de madame Vernon, rien de nouveau côté police. Ce soir j’ai tiré les cartes, assise en tailleur sur le tapis de la salle de bains après m’être démaquillée. Elle m’a tout l’air d’avoir délibérément laissé son époux dans l’embarras et les tracasseries policières. Elle n’avait peut-être pas si bien digéré la maîtresse du carabin et leur progéniture qu’il exhibait fièrement lors de leurs promenades dominicales. Les cartes disent aussi que le pot aux roses sera découvert dans les mois à venir. Question. Dois-je m’en mêler ou laisser le hasard – qui n’existe pas – faire les choses ? Tu le sais mamilise, je ne crois pas au hasard. Toi non plus d’ailleurs. Bon, ce soir je suis exténuée, je reprendrai cette réflexion plus tard. Là, je vais préparer le dîner. Demain je te raconterai une histoire qui m’est arrivée pendant les vacances et qui m’est revenue, je ne sais pas pourquoi, en rentrant à la maison ce soir. En fait je sais pourquoi, j’ai fait une association d’idées entre la vitrine encombrée d’un antiquaire et le bric à brac d’un sorcier marocain dans une officine aux volets bleus. Rendez-vous donc pour le mystère de la boutique du sorcier. Gros bisous. Marylou. Mardi 22 septembre. Equinoxe d’automne, le jour et la nuit sont égaux, le monde est en équilibre et la période propice pour terminer ce qu’on a commencé. Mais remettons à plus tard les chantiers en cours, voici donc l’histoire promise hier. C’était après une semaine de bronzage à l’hôtel. Nous avions décidé de traîner nos léthargies dans un groupe en partance pour une visite touristique de Tiznit, la ville des orfèvres sur la route de Tafraout. Abandonnant Will et Arthur au souk, et Ludivine qui avait décrété de rester scotchée au guide à la terrasse d’un bar, je me suis aventurée dans un quartier aux volets bleus, puis j’ai erré dans les rues embrasées et quasi désertes de début d’après-midi. Attirée par la vitrine d’un sorcier, figure toi qu’ils ont pignon sur rue, je contemplais fascinée le capharnaüm poussiéreux dans la devanture, des peaux de serpent, des chauves-souris, des fétiches et gris-gris disparates et même des scorpions, quand le type a fait irruption sur le pas de sa porte en me criant dessus, les yeux révulsés par une peur impénétrable, en agitant sa main droite d’un geste sec qui signifie dans tous les pays du monde « dégage». Je ne devais pourtant pas être la première touriste qui détaillait son éventaire. Et pendant que je reculais, j’ai vu distinctement à l’intérieur de son corps, mamilise, les couleurs et les formes de ses organes. Tu m’en avais parlé lorsque tu soignais les malades, mais çà ne m’était jamais arrivé. Médusée et apeurée, j’ai vu distinctement son foie très sombre, malade. Je voulais lui parler mais j’étais tellement tétanisée que j’ai battu en retraite. Le guide à qui j’ai relaté le comportement du sorcier m’a affirmé que c’était à cause de mes cheveux roux, des cheveux de sorcière par chez eux, et aussi de mes yeux verts, également attributs de sorcellerie. Mercredi 23 septembre. Journée mal commencée. Marie Cécile, qu’une armée de mites attaque son twin set de chez Christian Lacroix, est de retour. Mais en fin d’après-midi, oh joie et excitation maximum ! L’adorable Marc s’est approché de mon bureau, et pendant que je tentais de survivre en apnée à son approche, a posé sur moi sa prunelle noire avec délicatesse pour m’exprimer ses « remerciements pour avoir assuré avec efficacité le relais de votre collègue absente ». — « C’est tout à fait naturel, et ce fut avec plaisir » rétorquai-je tout sourire en soutenant son regard de velours. Et là je dois avouer être assez satisfaite de l’apparente dignité avec laquelle j’ai accueilli sa reconnaissance eu égard au tremblement de terre qui sévissait à l’intérieur de mon habitacle surchauffé. D’un coup d’œil, j’ai vérifié que ma fiévreuse collègue faisait mine de s’acharner sur son clavier, signe qu’elle suivait notre échange avec curiosité et agacement. Je me suis trouvée si extraordinaire que j’ai eu tout à coup envie de m’accorder une petite gratification personnelle. J’ai fait le détour par la place du Capitole, j’ai traîné sous les arcades nez en l’air ballottée par les passants, dans une énième contemplation des compartiments du plafond peint par Moretti, puis je me suis installée en terrasse et j’ai commandé un citron pressé. Dans la tiédeur de fin d’après-midi je me suis plongée dans l’éblouissement extatique des façades de briques régulières que le soleil déclinant embrase et qui racontent si bien l’authenticité des hommes qui ont construit la ville rose. Et en cet instant précis, j’ai la certitude absolue que les petites graines de mon histoire avec le distingué radiologue prennent racine. Alors comme dirait mon sorcier marocain, Mektoub. Marylou. Jeudi 24 septembre. MADAME VERNON EST PARTIE LOIN DE CHEZ ELLE SANS PREVENIR SON MARI. C’est le message que j’ai déposé à la poste de la rue Lafayette. Je l’ai sorti sur l’imprimante de mon affligeante collègue après son départ tant furtif que prématuré du bureau. Une feuille A quatre, police Arial black taille vingt deux, format portrait centré, pliée en quatre et mise sous pli avec des gants à usage unique. T’inquiète pas mamilise, aucun risque que je me fasse coffrer comme corbeau eu égard au nombre considérable de plis que cette poste doit traiter chaque jour, je ne vois pas comment la police remonterait jusqu’à moi. Vendredi 25 septembre. Salut Mamilise. Cette chère Marie Cécile, qu’un bacille mutant la neutralise à jamais, me fait la gueule. Je le perçois aux baisers trop manifestement empathiques du salut matinal, à ses mains carnivores qui s’arriment trop ostensiblement sur mes avant-bras quand elle me parle nettement trop près à voix beaucoup trop haute, à son sourire si enjoué qu’il se crispe dans un rictus quand elle me croise, autant de signes destinés à afficher à mon égard une sympathie que n’exprime nullement son regard fixe aussi amène que celui d’un piranha. Je m’autorise à penser que son irritation est le signe incontestable de ma suprématie séductrice auprès du très convoité Marc. Et cette arbitraire certitude suffit à combler d’allégresse ma journée. Samedi 26 septembre. Grosse frayeur matinale. Figures-toi qu’à peine levée vers les dix heures, cheveux en pétard et faciès de zombie, je tire une langue concupiscente vers la cerise qui parade au milieu de ma tartine de confiture quand çà sonne à la porte. Coup d’œil énervé à l’écran vidéo. Police ! Je ferme les yeux et j’invoque illico toutes les divinités et toutes les puissances cosmiques de faire disparaître dans l’instant les importuns volatiles. Quand je rouvre les yeux, consternation, ils sont toujours là. Stress carabiné. Tout passe en accéléré. Les enfants dorment encore, ne pas ouvrir serait prendre le risque d’entendre les sbires tambouriner à la porte, réveiller la maison et ameuter tout le quartier. Vont-ils me passer les menottes avant toute discussion ? Nouveau coup de sonnette. Je respire un grand coup et me concentre sur les trois représentants de l’ordre public alignés devant la porte. Deux hommes et une femme. Un grand et baraqué aux yeux bleus, la cinquantaine dégarnie, un jeune raide comme la justice, fraîchement sorti de l’école et une brunette, la trentaine. Ils sont tous les trois enveloppés de belles auras lumineuses et colorées. Rassurée, je reprends mon souffle et j’ouvre la porte. — « Madame Robert ? — « Euh ! Oui » — « Police » — « … » — « Nous enquêtons sur la disparition de madame Vernon ». — « … » — « Nous souhaitons vous poser quelques questions » Pendant qu’ils me suivent dans le couloir je m’interroge à tout hasard sur ce qu’il convient de porter en prison, et si les avocats commis d’office sont beaux, arrivée au salon je me suis convaincue qu’ils doivent au moins être jeunes. En fait mes visiteurs veulent savoir si on côtoie le couple, ce qu’on sait d’eux. Ils prennent l’air entendu de ceux à qui on ne la fait pas, mais ce qui est sûr Mamilise, foi de sorcière, c’est qu’ils nagent en plein potage. Dis donc, un doute me traverse l’esprit ex abrupto, tu ne m’enverrais pas des alertes célestes pour me dissuader de séduire le beau Marc par hasard ? Car je sais que de là haut tu bricoles parfois mes affaires sans y être invitée. Sagan saute sur la coiffeuse et m’adresse un miaulement réprobateur. Bon d’accord je fais fausse route. Ah ! C’est pour que j’arrête de me mêler de l’affaire Vernon. Bon d’accord, le jour où tu arrêteras de décréter ce qui est bon pour les autres. Gros bisous. Marylou. Dimanche 27 septembre. « Just do it Marylou » m’intimai-je en lorgnant sur mon short rose au saut du lit juste après quelques galipettes résignées avec Will que j’ai pris d’assaut même pas réveillé, léthargie érotique qui alimente illico le fantasme d’ébats débridés avec le beau Marc, lesquels nécessitent forcément des muscles au top pour se livrer avec hardiesse aux positions acrobatiques envisagées. Il suffit de réveiller l’athlète en mon corps qui ne demande qu’à atteindre la perfection. Mais voilà, la conjoncture matinale m’est défavorable. Au lieu d’attraper courageusement le short idoine, ma main s’égare sur le peignoir mollement alangui sur la couette. Je me mens un instant prétextant intérieurement un passage obligé par la salle de bains, lequel ne me contraint aucunement à repasser un peignoir après la douche, et en ressortant de la salle de bains ledit peignoir sur le dos, j’entends Ludivine s’exclamer : — « C’est papa qui a ramené de la brioche aux pralines ? » Et voilà, deux tranches et pas de jogging. Inspire-moi Mamilise. Objectif du soir, demander aux cartes où vit la disparue. Un homme auprès d’elle la cache et la protège, il semble d’origine étrangère et il a des talents artistiques. Tout ceci est en parfaite cohérence avec ma découverte de dimanche dernier, l’abandon de l’atelier du peintre qui selon mon enquête de voisinage serait enfant d’immigrés espagnols. Elle a fait un voyage pour le rejoindre et il y a de l’eau, la mer, l’océan, un fleuve ? J’ai beau les rebattre et les interroger encore, les cartes refusent obstinément d’en dire plus et ma vue se trouble. Me voilà toute dépitée, ni Messaline ni Pythie, juste Marylou seule au monde dans sa salle de bains. Lundi 28 septembre. La grippe rôde au collège d’Arthur. Rituel du lundi pour protéger toute la famille en mettant la maladie en déroute. Mais franchement Mamilise, il serait temps de moderniser et de simplifier les pratiques, d’ailleurs je vais m’y employer. Il n’y a pas de raison qu’on reste à l’âge de pierre des sorcières quand l’administration elle-même dématérialise. Tiens, en cuisine par exemple, aujourd’hui avec un micro ondes et un autocuiseur, tu obtiens le même résultat en une demi-heure qu’après trois heures de mijotage de ton temps. Voilà, je vais écrire le livre d’ombres de la sorcière du vingt et unième siècle qui te garantit une efficacité maximum avec un minimum d’ingrédients et de temps. Et du coup ce sera un best seller chez les sorcières. Et je pourrais décliner les produits dérivés, genre pastilles effervescentes qui contiennent tous les ingrédients, prêtes en deux minutes dans un verre d’eau, et hop. Enfin pour ce rituel-ci, les accessoires sont accessibles, un clou de fer, une bougie blanche, une allumette, une gaze, un caillou blanc et une cordelette noire. Pendant que j’installe mon épicerie sans conviction, je sens nettement ma vie stagner, et dans la vie quand on cesse d’avancer, fatalement on recule, parce que le monde continue sa course en te laissant sur le quai. Gros coup de mou. Bisous. Marylou. Mardi 29 septembre. Will toujours super speed, bol de café avalé debout car pas le temps de s’asseoir, portable greffé à l’oreille car vérifier que le client est sur la route, déjà parti alors que j’émerge à peine car le client est en avance, s’abîme pour la journée dans une sémiotique d’urgences, business, spéculations, messageries saturées, poignées de mains furtives. Le surmenage professionnel est une stratégie d’évitement comme une autre, inutile de faire la sourde oreille ou de promettre qu’il le fera la prochaine fois, il est aux abonnés absents. A croire qu’il n’a même pas remarqué que vit sous son toit une femme d’exception, la nana la plus sexy du quartier, surtout dès que je me serai remise au jogging. Et moi, supermarché, popotte, pressing. Bonjour l’égalité et le partage des tâches domestiques. Comment me délivrer du piège mental dans lequel une éducation, que dis-je, un apprentissage à la domestication – merci mère - m’a enfermée ? Mercredi 30 septembre. Se libérer. Je suis Alice au pays des merveilles, j’évolue dans un espace parallèle peuplé d’un prince charmant, d’une disparue, je dialogue avec des êtres étranges visibles de moi seule. Ah ! J’ai failli oublier, il y a évidemment un chat qui parle, Sagan, une vieille chenille bleue, Marie-Cécile, bien que la chenille soit nettement plus intéressante et à certains égards plus sexy. Mais qui est donc le lapin avec un gilet ? Dès que je hasarde une sortie hors du trou, le beau Marc joue aussi les surbookés, ma consternante collègue se trémousse dans une nouvelle robe Rykiel, la presse n’a rien à dire sur l’affaire Vernon et la police est aux abonnés absents, mes copines sont OK pour déjeuner mais là pour l’instant pas le temps. Qui se souvient encore de ma frivole existence ? Sagan pour des raisons essentiellement alimentaires. Arthur et Ludivine, tout de suite après leur bande par ordre d’importance me dis-je dans une hâtive flambée d’optimisme. Cet après-midi, j’ai pris une demi journée de congé pour faire les boutiques avec eux. Faire chauffer la carte bleue a le mérite de me hisser illico et pour quelques heures sur la première marche du podium à leurs yeux, et ipso facto aux miens. Quelques jeans, tee-shirts, ceintures, CD et autres trucs trop tops plus tard, on a fait irruption surchargés de paquets au salon d’Eugénie rue des Lois sur le coup de dix sept heures. Parfums d’enfance, de chocolat, de vanille, de cannelle et de gâteaux tout chauds. Kilos yoyo. Alors, mon esprit se met à planer mollement en apesanteur sur les vapeurs sucrées. Songeant à la disparition de madame Vernon et à l’arrivée concomitante de l’adorable Marc, je replonge dans mon jardin magique. Ne trouves-tu pas la vie pleine de coïncidences merveilleuses ? Un tromblon disparaît, un séduisant jeune homme apparaît. Haut les cœurs, voilà un signe du destin qui doit avoir un sens caché. Suffit de trouver la clé de l’énigme. Gros bisous. Marylou. Jeudi 1er octobre. Chère mamilise. Fatalement çà devait arriver, Ludivine est amoureuse. Je l’ai trouvée en rentrant du bureau en pleine crise de larmes dans sa chambre. Le drame ! Il est beau, il est classe, il est intelligent, sportif, premier en tout, et il veut devenir architecte comme son père, mais c’est à peine s’il la voit. De toute façon elle est trop maigre, trop plate, trop empruntée, trop terne à côté des créatures flamboyantes déjà nanties d’une féminité arrogante qui peuplent les couloirs du lycée. — « Et qui couchent ? » hasardai-je. Regard meurtrier. Bref, tu l’auras compris, l’histoire archi conventionnelle du prince charmant et de la grenouille qui a paumé le mode d’emploi pour se métamorphoser en princesse. Et l’apothéose c’est que sans aucun doute dans un instant d’égarement il lui a adressé la parole, et qu’elle a bafouillé, et même pire, baragouiné, merdoyé. Bref, à coup sûr il la prend pour une gourdasse. J’ai donc endossé mon uniforme de psy familiale, mais à chaque fois que je hasardais une question, reprise des sanglots. Enfin, au bout d’une heure de persuasion enthousiaste, j’ai réussi à lui vendre un plan de bataille secret qui inclut l’achat d’un jean d’une marque très cotée chez les lycéennes. Sur ce, Will est rentré super tard, tronche renfrognée, m’a gratifiée d’un « çà va chérie » machinal, a ignoré les yeux rougis de Ludy et a engueulé Arthur qui jouait au circuit automobile au lieu de se mettre à table, puis a passé le repas pendu à son portable. Alors tu en penses quoi pour l’amoureux de Ludivine ? Magie blanche ou pas ? Bon, je vais déjà faire une prière pour qu’elle se calme. Vendredi 2 octobre. Avec toutes ces émotions, je ne lésine pas sur le réconfort. Au métro Jaurès il y a un marchand de bonbons où j’accomplis scrupuleusement une station à chaque passage. Du coup je suis devenue quasi intime de la vendeuse, on rit en échangeant sur nos débauches alimentaires, pas que nos confidences nous précipitent dans la zénitude absolue mais on se sent moins seules. Les paquets de fraises tagada, rouleaux de réglisse, nounours en guimauve, et autres caramels sont de plus en plus lourds. Résultat je n’ai plus faim aux repas et je saute régulièrement le déjeuner. Dégât collatéral j’ai le temps de faire les boutiques, et les fringues ne se règlent pas en tickets restaurant. Je sens que Will va encore ronchonner à l’heure des comptes. Et ne parlons pas des découvertes dans la cabine d’essayage. Tiens c’est quoi cette bouée ? Je me demande toujours pourquoi ils s’évertuent à équiper des cabines trop étroites de lumières jaunes qui donnent dix ans de plus et de miroirs qui grossissent. Assurément mamilise, la vraie vie est moyennement sexy, je manque d’inspiration pour me plonger dans ton livre d’ombres et Hahaiah est aux anges gardiens absents. Un bain à bulles, un bouquin et c’est tout. Gros bisous. Marylou. Samedi 3 octobre. Chère mamilise. L’ambiance familiale n’étant pas des plus apaisantes, les achats consolatoires continuent d’occuper compulsivement mes délires maniaques de la carte à puce. Parallèlement, je lutte contre le surencombrement de ma penderie en inondant Emmaüs de trois tonnes de trucs trop moches. Après deux heures de divagations avec les enfants, nous chargeons le coffre décidément trop modeste de la golf, d’emplettes archi indispensables, parmi lesquelles un jean dont les trous sont à un prix indécent. Je propose à mon petit monde un détour par le jardin zen du parc Compans Cafarelli. Pendant que je navigue sur les vagues minérales du jardin sec, Arthur et Ludy s’amusent à compter les poissons rouges et les tortues du lac. Cet endroit admirable a toujours l’étonnante incidence de les ramener en pleine enfance. Dimanche 4 octobre. Will est crevé et les enfants ont plein de devoirs. Alors je cocoone tout le monde, bisous par ci, encouragements par là, pintade aux choux et tarte tatin. L’odeur des pommes qui cuisent a toujours un effet euphorisant le dimanche matin. Quant au dimanche après-midi, le muséum d’histoire naturelle est un programme avantageux. Tandis qu’Arthur et Will traversent l’ère néro-prothérozoïque, Ludivine et moi nous laissons séduire par les plumes colorées des oiseaux exposés dans les vitrines éclairées. Bon, rien de transcendant ce week-end donc. Lundi 5 octobre. Commérages et compagnie. Jusqu’au bureau la disparue alimente à nouveau tous les fantasmes. Il faut dire que la police se fait de plus en plus effacée, officiellement pour les besoins de l’enquête, officieusement parce qu’elle est au chômage technique faute d’indice. La presse prudente fait mine de s’intéresser à tout autre chose, la grippe, la crise économique, le chômage, le temps qu’il fait. La gazette du cancanier reste sur sa faim, alors pipelettes et jaseurs tiennent conférence au bistrot du coin, chez la boulangère et au bureau de tabac, les murmures serpentent dans le métro, zigzaguent sur les trottoirs, s’insinuent dans les ateliers et les bureaux. Et le débat se complexifie. Les grincheux qui n’aiment pas le docteur Vernon et les simplets qui l’aiment bien se heurtent désormais aux profs qui développent des théories composites. C’est pas parce qu’il est antipathique que le docteur Vernon est un assassin, et c’est pas parce que son introuvable épouse est bien gentille et bien polie qu’elle n’est pas une fichue sournoise. Faut pas se fier aux apparences et se méfier de l’eau qui dort. Toi et moi savons que l’eau, justement, c’est là qu’elle est. Eau qui dort ou pas ? Franchement là je manque d’inspiration. Gros bisous. Marylou. Mardi 6 octobre. Chère Mamilise, malgré ta bienveillante omniprésence et le rayonnement bénéfique de mon ange gardien Hahaiah, j’ai comme un coup de mou. Est-ce le temps cafardeux, la rumeur fouineuse, l’ambiance du service grincheuse, le début d’année scolaire des enfants pessimiste, et Will fantomatique, mais j’ai besoin d’un coup de fouet pour me redresser le moral. Après avoir épuisé toutes les récompenses à ma portée, confiseries, fringues, regards concupiscents sur l’admirable radiologue, j’en arrive toujours à l’éternelle conclusion : rien de mieux qu’un déjeuner entre copines. Programmé pour dans huit jours avec mes sœurs de coeur, Véro et Nadine. Le désoeuvrement de la soirée m’incite à refaire un petit tirage de cartes sur l’irrésistible Marc - que la lumière éclaire ses pas surtout s’ils le conduisent vers moi. Et quitte cet air réprobateur. Bon, il est marié comme l’atteste également son alliance, et il a des enfants comme en témoigne la présence permanente d’un siège bébé à l’arrière de son monospace dont la taille laisse à penser qu’il véhicule toute une smala. Les cartes disent trois enfants, l’aîné étant certainement un garçon. En première approche, je dirais très famille, plutôt messe que galipettes le dimanche matin. Bien que tentant de faire taire la petite voix, mais ne serais-ce pas la tienne, qui me susurre qu’il n’est pas conforme à la bien-pensance en vigueur dans le quartier voire au-delà, d’envisager des galipettes entre bureau et métro avec un homme de dix ans mon cadet engagé jusqu’au trognon dans une saga familiale. Ben et mois alors ? Besoin de réfléchir tout haut à la situation avec mes complices de confessions intimes. Promis je te raconte. Mercredi 7 octobre. Finalement, les journalistes s’étant avisés que la vox populi faisait le boulot à leur place, ils ont trouvé moyen de parler de l’affaire Vernon au quotidien en interrogeant des experts qui interprètent, accusent et révèlent leur vérité sur la situation. Aujourd’hui, pleine page de photos des voisines qui dessinent en creux la vie d’une femme réglée comme du papier à musique, discrète et même secrète, parlant avec amabilité de la pluie et du beau temps mais jamais d’elle-même. A tel point que personne ne sait pourquoi elle n’a pas eu d’enfant, impossibilité ou choix personnel ? Et pourquoi elle a accepté de s’occuper de l’enfant de la jeune maîtresse de son époux, acte d’amour ou soumission ? Et les hypothèses se succèdent. Pour ma part, je pense que si elle avait été en mal d’enfant, elle en aurait adopté un. Et si elle avait désapprouvé la liaison de son mari, elle n’aurait pas poussé le landau du fruit adultérin avec cette expression de contentement. Voilà pour la psychologie de cuisine. Gros bisous, Marylou. Jeudi 8 octobre. Chère mamilise. La revue de presse du jour exploite un nouveau leitmotiv : et si c’était un drame de la jalousie ? Le journaliste pressure à fond la thématique, assisté par une psychologue qui délaye la matière sur trois colonnes exemples à l’appui. Je m’interroge. Ai-je déjà été jalouse ? Rien ne me vient comme çà, même pas un échantillon. Mais si, bon sang, mais c’est bien sûr ! Les twin-sets Lacroix de Marie Cécile, que le programmateur de son lave-linge disjoncte et les essore à deux mille tours. Mais la psy sème le doute. Ne pas confondre jalousie et envie. Ah bon ? C’est quoi la différence ? Il paraît que la jalousie est exclusivement amoureuse et souvent apparentée à la possession et à la haine. A l’évidence, je vis un drame de la jalousie : j’adore ses twin-sets et c’est pour çà que je hais cette barbie extravertie et superficielle qui porte des fringues qui m’iraient mille fois mieux. Et la spécialiste de confirmer mon état, c’est comme toutes les émotions, elles nous renseignent sur nos besoins, le problème ce sont les conduites morbides ou dangereuses qui en découlent. Mon besoin, je l’ai clairement identifié, porter des tops sublimes et la voir déambuler en pulls mités. Mais irais-je jusqu’au meurtre ? Ce serait lui faire trop d’honneur. Bon, mais à part les tenues de Marie-Cécile, quid des humains ? Non, là, décidément je ne vois pas. Et le journaliste de citer Tristan Bernard « Il y a des gens qui fuient la jalousie par paresse, d’autres qui l’écartent par orgueil ». Trop feignante, assurément. Rien que de devoir imaginer Will faisant des galipettes avec une cliente me fatigue. Et Will ? Assurément, il le serait si brutalement il n’avait plus la parfaite maîtrise de son territoire, son musée au milieu duquel je trône évidemment en bonne place protégée par une vitrine de perfection. Mais son monde est impeccablement en ordre, du moins en apparence. Et les apparences pour le commun des mortels, c’est bien tout ce qui compte. Mais halte au badinage mamilise, tu conviendras avec moi que, eu égard à ce que nous savons, je ne peux pas laisser les journalistes en mal de révélations continuer de semer le doute sur la culpabilité du docteur Vernon sans réagir. Vendredi 9 octobre. LE DOCTEUR VERNON N’A PAS DE MOBILE POUR TUER SA FEMME. ELLE A UN MOBILE POUR LE QUITTER. C’est ce que j’ai posté ce soir depuis une boîte aux lettres près du supermarché où j’ai fait les courses en sortant du bureau. Le vendredi étant le jour de Vénus, très favorable à l’amour comme tu le sais, j’accomplis le rituel de Mars et Vénus pour envoûter le troublant radiologue. Et là pas question de bricoler la formule, je suis à la lettre ta prescription. Je dessine le symbole de Vénus enlacé à celui de Mars au feutre rouge, j’écrits nos prénoms sur les symboles concernés, j’éparpille les pétales de rose et allume la bougie symbole de sa flamme qui brûlera pour moi. Je jette également quelques pétales de roses dans le bain qui m’attends. Effet immédiat, macérant parmi les pétales de roses dans la lumière des bougies qui palpite, je me sens déjà mille fois plus séduisante, ensorcelante, envoûtante, irrésistible. Gros bisous. Marylou.