Samedi 10 octobre. Mamilise, enfin une journée délicieuse étoilée du très attendu déjeuner avec Véro et Nadine. S’agissant des étoiles, l’Amphitryon choisi pour l’occasion en arbore deux, écrin de verdure, champagne à l’apéritif et menu dégustation, une succession de délicatesses à base de poisson, ébouriffantes tant pour les papilles que pour les pupilles. Nadine arrivée en avance est sans surprise habillée en hôtesse de l’air, tailleur marine et foulard en soie noué sur un chemisier blanc, Véro décline effrontément des coordonnés hasardeux du vert anis au bleu turquoise, et moi classique dans ma petite robe noire, escarpins et rang de perles. Evitons de tourner autour du pot. — « Voilà les filles, je lorgne sur un jeune radiologue » lançai-je en me jetant sur la première mise en bouche, crème prise de foie gras – pulpe d’artichaut – émulsion de lait parfumé à la cardamome, et de préciser les mandibules en action : — « Vous voyez les défilés de chez Francesco Smalto, avec tous ces mannequins clonés, la même chose que sur les podiums mais à portée de mimines dans le bureau d’à côté ». — « Noooon ! Sérieux ? Tu penses que c’est jouable ? » s’exclame Véro les yeux exorbités comme si elle venait de voir un sac Prada soldé à quatre vingt pour cent. Et de nous déclarer qu’elle a déjà un peu usé son troisième époux et déjà collectionné quelques aventures sans lendemain au prétexte que la monogamie quel ennui, et qu’elle n’a pas de comptes à rendre quand elle s’envoie une glace au chocolat ou une petite coupe avec ses copines. Alors pourquoi pas un mec si ça lui chante ? A mon grand étonnement, Nadine acquiesce tout en avouant le nez dans sa verrine que son éducation lui a tellement imprimé de barreaux dans la tête que l’équilibre plaisir culpabilité serait tellement défavorable qu’elle a fait le choix confortable et définitif d’être conforme aux dictats familiaux. Alors moi qui pensais lancer une bombe à neutrons, me voici reléguée au rayon nana très ordinaire, limite intéressante. Après avoir pesé les remarques de l’une et de l’autre et me jetant à l’assaut de la seconde coupe commandée pour la circonstance tout en m’interrogeant intérieurement sur la manière d’attaquer l’échafaudage de langoustines royales crues et cuites - panna cotta citron vert et sorbet aigre doux, je tente de résumer : — « Bon, le tout est donc de consommer sans culpabiliser, un peu comme en ce moment », suggérai-je. Rires. — « Mais par prudence une histoire sans lendemain, c’est çà Véro ? » Les deux acquiescent la bouche pleine, en opinant vigoureusement du chef. — « Alors çà remet en cause une hydille professionnelle, surtout qu’il est marié et père de famille » — Mais bien au contraire, c’est un atout considérable » s’exclame Véro. Il aura autant intérêt que toi à la discrétion et à l’éphémère. Nadine prend des mines faussement outrées pour proclamer : — « Mes oreilles sont mortifiées, mais je condescends à garder le secret, voire même à te couvrir si tu nous racontes tout dans les moindres détails, les moindres détails tu m’entends bien, surtout les plus licencieux. J’insiste. » Les sphères de biscuit coulant au chocolat noir et parfait glacé à la réglisse - raviole de cacao aux griottes confites ressuscitent nos souvenirs de vacances, étude comparée, Agadir – Ibiza - la Baule, même pas le temps d’évoquer la disparition de Madame Vernon. Du coup l’après-midi, légère comme une bulle, je me suis acheté un tailleur pantalon de chez Gianfranco Ferré pour l’automne, et je suis rentrée me plonger dans un bain plein de pastilles effervescentes. Telle que tu me retrouves, j’attends que le vernis topaze de chez Chanel sèche sur mes orteils en éventail. Conclusion de la journée, j’ai des fantasmes très ordinaires et je claque plein de sous dans des superficialités. Si çà se trouve je ne suis même pas une vraie sorcière. Fais-moi un signe mamilise. Dimanche 11 octobre. Avisant Ludivine dans le canapé de cuir blanc du salon, le dernier Amélie Nothomb échoué sur les genoux, regard méditatif sur les pigeons qui déambulent sur le toit d’en face, je hasarde une question fouineuse. — « Alors cette histoire d’amour ? « Interrogation dans ses yeux de chat. Je persévère. — « Ce beau garçon, brillant, futur architecte.» — « Ah, Mathieu ? C’est un con ! » Me voici soulagée, mais aussi déconcertée. Je m’aventure donc pour approfondir ce qui devient tout de go une énigme. J’apprends ainsi qu’accessoirement, depuis, il y a Jules qui ressemble à un célèbre mannequin qu’on voit dans tous les magazines de mode et sur les panneaux publicitaires, et qui veut devenir journaliste, Jules pas le mannequin. Enfin l’essentiel c’est que Jules ne la rende pas triste. Lundi 12 octobre. Au secours mamilou. C’est la cata, je suis abandonnée, livrée aux affres des filles ordinaires. Ce matin, un affreux bouton sur le menton conséquence immédiate du stress combiné à une consommation déraisonnable de bonbons gélatineux au goût synthétique, crocodiles verts, nounours rouges, guimauves tricolores et j’ai encore un kilo de trop. S’ajoutent à ma disgrâce cutanée, Will super speed à cause de son travail, les enfants infects en raison de l’ambiance familiale délétère, et mon idole sexuelle aux abonnés absents pour cause de colloque à Paris. Et le bouquet de cette cascade d’avatars, Marie-Cécile, qu’une inflammation purulente s’abatte sur ses innombrables follicules pileux, a profité du week-end pour se faire une nouvelle coupe beaucoup moins Barbie. J’enrage. Bon traitons les priorités, je faits une petite prière pour la disparition de mon bouton avant le retour du beau Marc. Alors c’est le moment où jamais de me faire un signe. Et que fait mon ange gardien ? Gros bisous. Marylou. Mardi 13 octobre. Chère Mamie. Journée fabuleuse entre toutes car, comme cinq fois dans l’année, Hahaiah mon ange gardien est près de moi. Ce matin, je me suis éveillée en pensant à elle, alors j’ai senti un souffle me balayer le corps puis la porte de la chambre restée entrouverte toute la nuit a claqué. C’est ainsi que fidèle à ses habitudes impertinentes, elle m’a saluée. Je suis partie au bureau l’esprit léger, et toute la journée je me suis sentie protégée, écoutée, bref, la personne la plus importante du monde. Ce soir vers onze heures, je me suis assise sur la terrasse et je lui ai demandé de venir me rendre visite. J’en ai profité pour lui rappeler que voilà trois semaines que je l’invoque, et que constatai-je chaque matin ? Toujours un kilo de trop. Or, je suis sensée avoir une ligne de sylphide, surtout depuis que qui nous savons a débarqué dans les couloirs de la clinique, et aussi une peau de pêche, alors exit le bouton. Ensuite, je lui ai demandé de m’aider à faire toute la lumière sur l’affaire Vernon. Quand je suis rentrée à la maison Will s’était endormi devant la télé et il y avait un lézard dans le salon. Le message est clair, cet animal parle à mon cerveau reptilien, ma mémoire originelle, mes comportements archaïques et mes instincts primaires. Souvent mon ange gardien envoie des lézards dans la maison que je suis seule à voir. Pourtant, quand je les attrape pour les remettre dans le jardin, ils sont vrais, avec un corps tout mou et un peu rêche. En résumé, le message décodé en langage de sorcière dit cerveau reptilien égal pulsion primitive, égal instinct de reproduction, égal sexe. Hahaiah est donc d’accord, je peux faire librement des galipettes avec l’élu. Mon ange gardien vit avec son temps, elle. Sur ce, il est bientôt minuit, Will fait des rêves télévisuels, alors au lit. Gros bisous. Marylou. Mercredi 14 octobre. Ce soir je tire les cartes pour savoir si avec l’idyllique Marc çà se précise. Je respire avec le ventre et je pose la question sans surexcitation, ou plutôt avec une excitation rigoureusement intériorisée et par conséquent non ostentatoire. La lune me dit que je dois suivre mes intuitions, tandis que le soleil m’annonce de sa toute-puissance que la relation évolue dans le sens que j’espère. Il y a de toute évidence une progression importante et imminente, plutôt à la tombée du jour. Non seulement çà se précise, mais çà se précipite. Pas prête du tout. Alors là tu m’excuseras Mamilise mais pas le temps, épilation, masque, vernis, la perfection. Jeudi 15 octobre. Mystère et turbulences Mamilise, découvrirai-je le pot aux roses pour madame Vernon et culbuterai-je rapidos le galant radiologue ? Impératif de maîtriser ma stabilité émotionnelle. Je procède à un rituel de protection en me concentrant sur les deux affaires qui m’intéressent, la disparue et le sublimissime Marc : mélanger du sel avec des clous de girofle, mettre le tout dans un sac hermétique et conserver le sac dans une de mes poches. Je renouvellerai l’opération à la prochaine pleine lune. Vendredi 16 octobre. Ce soir Marie-Cécile, qu’un fibrome sous muqueux pédiculé lui squatte l’utérus, partie très tôt pour cause de rendez-vous gynéco en me laissant une pile de courriers à rédiger en plus des miens alors que je suis déjà affreusement en retard. Trop flippant de laisser cette montagne de boulot sur le bureau pour lundi matin, avec risque que ma funeste collègue se volatilise pour cause de coup de calgon post week-end. L’heure tourne, coup de fil à Ludivine pour qu’elle commande des pizzas et prépare une salade. Enfin terminé le courrier, je passe ma veste, attrape mon sac, prends la pile de parapheurs et éteints la lumière avec le coude droit. J’entre dans le noir dans le bureau du docteur Georges où je dépose trois parapheurs et me dirige avec le reste vers le bureau de mon idole. Tiens, lumière et porte entrouverte. Battements de cœur. — « Bonsoir, je dépose les parapheurs sur votre bureau ? » — « Posez-les sur la table de réunion. Marylou, serait-il inconvenant de vous dire combien je suis séduit par cette apparition tardive ? » — « Ce le serait si nous étions au travail, mais comme vous le constatez, je viens de terminer » — « Moi de même » lance-t il en bondissant de son fauteuil et en se plantant d’un bond devant moi. — « Et que se passe-t-il quand un jeune et brillant cardiologue quitte son uniforme professionnel ? » — « Il est possible qu’apparaisse le crocodile qui roupille en lui. Cette bestiole sans éducation qui se moque des conventions ». — « Et que faites-vous de ce charmant compagnon le reste du temps ? » — « En votre présence, je l’enferme à double tour, c’est plus sûr » — « Le mien est beaucoup plus discipliné » rétorquai-je dans un gloussement accompagné d’un regard ouvertement aguicheur. — « Discipliné, je n’en crois rien, vous le tenez en laisse. Ce n’est pas une vie pour un crocodile ». — « Je suis toute disposée à lui laisser la bride sur le cou. » — « Serait-il prêt à suivre le mien dans un étang alentours ? » — « Heu ! Là dans l’immédiat, mon crocodile et moi sommes déjà atrocement en retard. Mais il est très flatté par la proposition, extrêmement. Il trouve votre crocodilidé brillant et très séduisant » — « Laissez-moi votre numéro de portable, et notez le mien ». Et voici le sésame suprême, les dix chiffres clés enregistrés dans ma carte sim. Mamilise, moi qui prétendais à la stabilité émotionnelle, me voici propulsée en orbite autour de la lune, regard halluciné, un volcan dans l’estomac. Connais-tu un rituel plus fort que trois lexomils ? Samedi 17 octobre. Programme du jour stéréotypé d’épouse embourgeoisée, coiffeur et apéritif ce soir avec les collègues promoteurs immobiliers de Will. Fin de matinée, pendant qu’Alexandre s’active sur l’effilage de mon carré superbement asymétrique, semblant étranger au ballet frénétique de ses mains autour de ma tête, il me raconte sa cliente de la veille au soir arrivée au salon les cheveux violets pour avoir essayé de se colorer elle-même, puis s’enflamme pour les coupes du nouveau catalogue qu’il vient de recevoir, s’interrompt brutalement pour aller le chercher, et me le cale d’office entre les mains en se penchant sur mon oreille droite, clin d’œil dans la glace. — « Et l’affaire Vernon ? On peut dire que ça piétine » Affectation de celle qui en sait long, yeux plissés perdus au plafond, je murmure comme pour moi-même : — « Pas sûr, pas sûr. C’est peut-être une disparition » — « Ah bon ? Ils auraient une piste ? » — « En fait ils procèdent par élimination. Un meurtre sans indice ni mobile, ce n’est peut-être pas un meurtre ». Oui mamilise, la fin justifie les moyens. Une rumeur habilement distillée chez le coiffeur peut faire le tour du quartier à toute vitesse. Alors si c’est pour une juste cause, lancer une rumeur n’est pas pécher. Alex reste songeur en s’acharnant sur l’effilage d’une mèche que je redoute de voir se désintégrer totalement dans l’opération. — « Quand même Marylou, le coup de l’amant secret … » — « Tout le monde trouve chaussure à son pied Alex, et pour certains hommes, sa maturité, son embonpoint, et même ses coupes approximatives depuis qu’elle vous avait sournoisement abandonné cher Alex, peuvent paraître rassurants. Et songez qu’après toutes ces années d’abstinence avec Vernon qui ne s’intéresse qu’aux nymphettes, c’est peut-être devenu une bombe sexuelle ». Il éclate de rire. — « En plein fantasme, nous avons une cliente en plein fantasme » — « Laissons la police pister la fugitive madame Vernon, plus sérieusement, Alex, il faut que je prépare un apéritif dînatoire pour les collègues de Will. Vous auriez une idée ? » — « Soirée Tapas, vin du Roussillon et pour le grignotage, passez au marché Victor Hugo, vous trouverez des idées, et terminez chez Pillon pour les sucrés, de la musique pour l’ambiance, et le tour est joué». — « Ah ! oui, excellent, çà me laisse du temps pour le lèche vitrine ». Soirée tapas très sympa. Un peu pompette, j’ai le sentiment parfois de rire un rien trop fort aux regards interloqués que mes exubérances suscitent chez un des confrères de Will beaucoup trop coincé. Le summum a sans doute été atteint lorsque je me suis mis en tête de parler anglais à un client londonien qui les accompagnait. L’interrogeant sur les dangers du brouillard de la campagne anglaise j’ai un peu confondu frog et fog, ce que j’ai compris trop tard aux sourcils froncés de Will. Immédiatement j’ai vu la scène, une énorme grenouille au milieu de la route, j’ai été prise d’un fou rire inextinguible qui m’a précipitée dans la cuisine. Là je les ai laissés devant une vodka glacée en plein débat politico économique. Assommant. Gros bisous. Marylou.