3 – Lune mauve

 

Dimanche 18 octobre. Nouvelle lune. Ce matin, je lambine sous la couette, négligeant délibérément la cadence mathématique des points lumineux du radio réveil. Will vogue sur les vapeurs paresseuses d’une nuit trop arrosée, somnole, s’étire, puis décide qu’il est l’heure d’un plan sexe. Du coup debout à onze heures, les enfants toujours au lit volets fermés. Préparé un brunch à la hâte avec tout ce qui traîne dans le frigo, des œufs à la coque, du fromage, des pancakes, des confitures, du miel, une corbeille de fruits, et des oranges pressées, et je les tire du lit. Pas grave ils adorent l’inopiné, le saugrenu, les changements de programme inventifs.

Toute la journée, je donne le change en prenant l’air allumé de celle qui s’éclate dans les contingences familiales, les devoirs des enfants, le menu de la semaine, l’arrosage des plantes vertes, la déco du salon, mais plus les heures passent et plus j’angoisse à l’idée du retour au bureau. Ai-je rêvé la conversation de vendredi soir ?

La lune énigmatique miroite puis se dérobe tour à tour derrière des nuages pressés. D’abord un rituel emprunté à ton livre d’ombres en l’honneur de la lune nouvelle… et de l’amour bien sûr. Je dessine au feutre rouge sur un carré de papier le symbole de Vénus, un rond avec une croix, enlacé à celui de Mars, un rond avec une flèche. Tout en pensant très fortement à l’indicible Marc, j’écris au crayon de papier Marylou sur le symbole de Vénus et Marc sur le symbole de Mars. J’éparpille les pétales de rose sur le papier, puis je roule le papier et les pétales, j’attache le tout avec un fil rouge. Ensuite, j’allume une bougie. En fixant la flamme, je prononce cinq fois avec lenteur et intensité : "Comme cette bougie qui brûle en ton honneur, O mon Amoureux…

Pourquoi as-tu écrits « mon lapin », franchement Mamilise ? Soit çà fait pute, soit çà fait ringard, non ? Je me demande bien pour qui tu l’as utilisé.

Sagan saute sur la coiffeuse et piétine mon journal avec un air arrogant et réprobateur.

Bon d’accord, reprenons :

—                « Comme cette bougie qui brûle en ton honneur, O mon amoureux, ainsi tu dois brûler d'amour pour moi !".

Maintenant, je laisse la bougie se consumer jusqu'à ce qu’elle s’éteigne pendant que je macère dans un bain trop chaud. La lune dépositaire de mon jardin secret décidera de ma destinée. Gros bisous. Marylou.

 

 

Lundi19 octobre. Journée normale, trop normale. Marie-Cécile - que ses varices réticulaires explosent, est à son poste, et Marc, le sublime et affreusement pressé Marc, désespérément fidèle à lui-même, politesse distante et poignée de main. Du coup j’ai été prise de doutes tout au long de la journée. Ce soir n’y tenant plus, je viens de tirer les cartes. Rassurantes. La tempérance m’indique des vibrations harmonieuses, la communication amoureuse serait donc clairement favorisée contrairement aux apparences. La papesse indique l'idée d'une reconnaissance de l'autre, d’une découverte réciproque qui s'opèrerait sans le moindre échange de paroles. En clair, un jeu amoureux basé sur une communication presque muette. Conclusion, les cartes restent formelles, moments torrides en perspective, du genre qui se passent de commentaires. J’en frémis.

 

Mardi 20 octobre. Ce matin au saut du lit, coup d’œil machinal à la fenêtre. Remous dans la rue, véhicules de police dans tous les sens et gyrophares, une nouvelle perquisition chez Vernon. Des hommes embarquent du matériel informatique. Crois-tu mamilise que mes petits courriers sèment la zizanie dans les sphères policières ? En tout cas, c’est secret défense car jusqu’à présent rien ne filtre dans la presse. Ou bien ils considèrent ma prose sans intérêt, ou ils pensent qu’il y a une piste sérieuse et ils s’excitent en secret. Mon optimisme béat m’impose la seconde hypothèse. Je mène l’enquête. Gros bisous. Marylou.

 

 

Mercredi 21 octobre. Mon univers macère dans une ambiance grisouille et stagnante. Cette PAF (traduire pouffe à mules) de Marie-Cécile et sa féminité aguicheuse, mon mari intermittent de la vie conjugale, mon amoureux virtuel surbooké et l’affaire Vernon au point mort. Du coup en sortant du bureau j’ai décrété qu’il était l’heure de me requinquer le moral. J’ai passé mon humeur maussade à dédaigner des dizaines de tenues dont aucune n’a trouvé grâce à mes yeux, poussant à la limite du suicide toutes les vendeuses de la rue Alsace-Lorraine. C’est à cinq minutes de la fermeture que j’ai finalement jeté mon dévolu sur une paire d’escarpins affolants dont je sais pertinemment que je les porterai deux fois, manquerai vingt fois de me tordre les chevilles et finirai par les étiqueter importable à reléguer au fond du placard. De retour à la maison, plutôt que de me jeter sur mes responsabilités domestiques, je fais mine de ne pas entendre la question en stéréo « qu’est-ce qu’on mange ce soir m’man ? » pour courir dans ma chambre tester l’effet  vertigineux de mon nouvel achat avec des dim up et une jupe fendue. C’est là que Ludivine a débarqué et a trouvé « mes pompes trop top ». Cette petite grandit décidément trop vite. Une quiche salade plus tard, Will téléphone à l’oreille et œil sur la télé, les enfants cloués sur Internet, je mène ma petite enquête divinatoire sur l’énigme Vernon. A plusieurs questions croisées, les cartes la situent au solstice d’hiver. Dois-je encore m’en mêler ? Lettre ou pas lettre (anonyme j’entends). That is the question.

 

Jeudi 22 octobre. Je chaloupe dans les couloirs du haut de mes talons aiguilles quand à quatorze heures, une vibration dans la poche de ma veste. Un SMS de Marc : « RV Holiday Inn métro Jaurès, ch 206, 16 h».

Un cyclone dans ma tête. Voilà les conséquences de ton inconduite me tance l’hologramme de mère que j’efface d’un revers agacé sous le regard réprobateur de Will et des enfants. D’abord, tu es une femme libre m’intiment mes copines dont j’augure l’anathème si je laisse passer pareille occasion de les distraire. C’est décidé, je préviens le Docteur Georges, une urgence familiale.

—     « Rien de grave ? »

—     « Non mais à régler rapidement ».

Tu parles, rien de grave. Ligne A en apnée, sortie du métro, évitée de justesse par un automobiliste en traversant, hall de l’hôtel envahi par le brouhaha d’un groupe en costumes sombres. Mes talons claquent sur le marbre, ascenseur, deuxième étage, porte 206. Deux coups. C’est absente à moi-même que je suis happée dans la chambre, vide de pensée, juste une boule d’émotion. Un orage s’abat sur moi, me plaque à la porte, se colle à ma bouche, sensualité infinie.

—     « J’adore ce baiser » m’entends-je murmurer.

Il me soulève, m’emporte. Je me retrouve dans un canapé à califourchon sur lui. Il déboutonne mon corsage, j’arrache sa cravate, déboutonne sa chemine. Son torse est doux sous mes mains. Puis je perds la notion du temps, collision entre deux boules d’énergie, révélation. Il m’emporte encore, m’adosse au mur, se colle à moi, communion des corps dans une danse immobile, sensuelle, jusqu’au plaisir qui fait crier, dévastant les derniers remparts. Enfin nos regards se cherchent, se sourient.

Quand je ressorts de la salle de bains, encore humide, il est allongé sur le lit, bras croisés derrière la tête. Il me regarde avancer vers lui.

—     « Putain, qu’est-ce que t’es belle ! ».

Retour à la maison, atterrissage d’un voyage intergalactique, désorientée de trouver tout à sa place, les bruits familiers, les préoccupations quotidiennes, moi toujours aussi transparente. C’était donc si facile. Alors cesse de m’inciter à une quelconque repentance mamilise. Gros bisous. Marylou.

 

Vendredi 23 octobre. Dix sept heures. Je me suis débarrassée des derniers courriers du docteur Georges sans même relire car rendez-vous pipelettes avec Véro et Nadine. Je prends acte au passage qu’il leur est devenu mille fois plus aisé de se libérer instantanément pour moi. A quoi çà tiens l’élasticité d’un agenda. Dois-je néanmoins tenir ma promesse de tout raconter ? D’accord un contrat est un contrat, fut-il moral, surtout entre amies. Salon de thé de la rue des Lois. Ambiance surchauffée, salle archi comble, tables collées les unes aux autres, beaucoup de filles, quelques couples. Diapason des conversations qui s’entremêlent, obligeant soit à crier soit à se pencher au-dessus de la porcelaine décorée de fleurs roses de nos tasses fumantes pour s’entendre. Je décris méticuleusement sans omettre l’inflexion fébrile qui sied à l’évènement, le métro bondé, l’hôtesse d’accueil affectée dans son tailleur marine, l’ascenseur silencieux et presque trop rapide, le numéro de la chambre, l’effeuillage façon bourrasque. Elles m’interrompent, Véro veut savoir ce que je portais comme sous-vêtements et s’il a du poil sur le torse, Nadine m’interroge sur slip ou caleçon et quelle couleur. On glousse, je manque m’étouffer avec un muffin à la myrtille quand Véro me demande combien de fois et Nadine de noter la performance sur une échelle de un à dix.

—                « Euh …. Disons, sept »

Regard cupide et un tantinet admiratif de Véro qui s’exclame :

—                « Ah oui quand même. Et alors, amoureuse ? »

—                « Tiens je n’y avais pas pensé. Amoureuse ? Je dirais une gourmandise amicale, une sensualité conviviale, mais amoureuse, non  ».

—           « Ah, et avec Will, tu te sens comment ? »

—                « Ben, normale en fait, sans changement ».

—                « Félicitations ma belle, ton dévergondage décomplexé m’enchante ».

—                « Je me sens carrément ringarde » s’afflige Nadine la bouche pleine.

—                «Première leçon gratuite » répliquai-je effrontément.

Rires. Ah ! Les amies, presque des anges gardiens. Bon, sur ce mamilise, j’ai des bagages à faire. Gros bisous. Marylou.

 

Samedi 24 octobre. Tous les quatre embarqués aux aurores et à toute allure pour un week-end paresseux à Collioure. D’ici à peine deux heures nous nous installerons à la terrasse des Trois Mâts, avec vue sur le port et les vagues qui dansent et viennent s’écraser en laissant un ruban d’écume sur les galets en contrebas. L’autoroute défile, enfants silencieux à l’arrière, Ludivine musique à fond dans les écouteurs, dix robes pour deux jours dans sa valise, et Arthur absorbé par sa console de jeux, qui a oublié de prendre un pull pour le soir, et qui prétendra en grelottant que c’est inutile. Moi un peu mal au cœur comme toujours, les camions qu’on frôle à toute allure, les zigzags entre les voitures, les coups de frein pare choc contre pare choc. Mamilise, pourquoi m’as-tu laissée tomber amoureuse d’un garçon aussi pressé ?

Journée flâneuse et démesurément gloutonne en raison de l’estimable nombre d’échoppes affichant glaces artisanales, papilles en pamoison avec une nouveauté au lait d’amandes, presque un pêché si je n’étais pas aussi peu douée pour la contrition. Fin d’après-midi accoudée à la terrasse de l’hôtel, regard perdu à la surface des vagues, je me laisse bercer, glisser dans un état de semi conscience. Progressivement, des ressacs turquoise viennent se superposer aux eaux marines, du sable blond recouvre les galets, je survole une plage, il y a des maisons de bois. Intuition foudroyante, certitude absolue, Madame Vernon est dans ce lieu, l’eau, c’est la mer ou l’océan. Je remercie Hahahiah pour son aide inopinée.

 

Dimanche 25 octobre. Poissons grillés et flâneries sur le port, nouvelles errances dans les rues, géométrie éclatante des façades qui se superposent, jaune sur bleu, bleu sur rose, des terrasses qui se découpent sur fond azur, pendant que Will étudie les vitrines des agences immobilières, décide que cette grande maison qui a l’air abandonnée pourrait être transformée en commerce et logements, note l’adresse pour se renseigner lundi. Mamilise, pourquoi m’as-tu laissée épouser un garçon aussi sérieux ? Sans doute pour me permettre de vivre la tête dans les nuages, pas trop en bute aux préoccupations matérielles, ne sachant jamais trop ce que je gagne ou ce que je dépense, me laissant guider par lui comme un bateau par un phare, tout droit au large des écueils. Retour oppressant dans la circulation dense du dimanche soir. En rentrant dans mes pénates, détour par le boulanger, pain et journal du dimanche. Double page sur madame Vernon. Rien à divulguer, pas le moindre murmure ne filtre des portes closes, alors ils refont l’histoire avec en encadré des extraits d’interviews sortis du contexte et des photos d’archives. Bref, c’est le vide mais ils tentent d’endimancher le néant d’un costard inédit. Et si je m’en mêlais pour de bon ? Mille bisous. Marylou.

 

 

Lundi 26 octobre. Funeste lundi Mamilise. A la une de la Dépêche ce matin, un corps de femme sorti des eaux tumultueuses de la Garonne. Les spéculations sur l’identité du corps rejeté par les eaux au pied de deux pêcheurs sont lancées. Le nom de Madame Vernon circule, se propage. Pourtant, un encart dans le journal lance un appel aux personnes dont un proche a disparu récemment, ce qui laisse à penser que la police a écarté l’affaire Vernon. Comme d’habitude, le journal, après avoir été lu par le docteur Georges, circule de bureau en bureau toute la matinée pour revenir dans le mien. C’est en début d’après-midi qu’Emilie de l’accueil a déboulé dans mon bureau, pâle et tremblante, le quotidien à la main.

—     «  Je crois que c’est Cathy ».

Cathy c’est sa collègue qui traîne une dépression chronique et que son équipe soutient comme elle peut dans sa solitude. Devant nos mines interloquées elle poursuit.

—                «  Elle était super mal la semaine dernière, complètement hermétique. Ce matin elle n’est pas venue, elle ne répond pas à son portable ».

—                Tu veux qu’on appelle la police ? Il y a un numéro sur le journal »

Elle acquiesce d’un signe de tête. Nos collègues qui passent par là s’arrêtent en voyant nos têtes ahuries. Pendant que je compose le numéro, un groupe se forme autour de nous, Marie-Cécile, deux manipulateurs radio, un brancardier. Au bout du fil, la réaction du policier est immédiate.

—     « Présentez-vous à l’hôtel de police, nous vous attendons ».

Le brancardier qui a un trou dans son emploi du temps suite à l’annulation d’un patient propose d’accompagner Emilie, Marie-Cécile propose de la remplacer à l’accueil. Je me charge de prévenir les supérieurs hiérarchiques de mes collègues. Bientôt la nouvelle est dans tous les couloirs.

Quand elle revient à seize heures, Emilie a les yeux gonflés, le visage figé et le regard fixe. Elle a reconnu Cathy mais n’était pas préparée à voir son corps déformé par un séjour prolongé dans l’eau du fleuve.

Ce soir, pas le courage de penser, ni de prier. Besoin d’aller me caler contre les enfants devant la télé, même si j’ai horreur du petit écran, ce monde de la communication du rien, de la vacuité. On vit, on meurt, on aime, on trahit, branchés sur cet énorme tuyau qui donne sur le néant. Mais ce soir, je me soumets à sa présence impolie, voyeuse et exhibitionniste à la fois qui fascine tant mes enfants, trop besoin de tendresse.

 

Mardi 27 octobre. Dans le silence de la nuit je pense à Cathy, à son choix solitaire d’un départ définitif. Mobiliser son dernier élan vital pour embarquer vers la mort a-t-il un sens ? Un voyage sans retour pour chercher quoi ? Solution ou juste fin d’une extrême souffrance ? Machinalement, ma main droite a attrapé les tarots et les étale devant moi. Muettes, les cartes ne délivrent aucun message cohérent. Brusquement, je suis submergée par des sanglots qui sortent de ma gorge par saccades comme si les vannes d’un barrage libéraient soudain un torrent prisonnier de mon corps, irrépressible, des vagues et des vagues de tristesse contenues en secret pendant des années. Stupéfiée par la violence du phénomène, pantelante. Enfin, au bout d’environ un quart d’heure, çà se calme. Je me sens traversée, comme soulevée de terre par quelque chose de froid et dense. Je comprends que Cathy me rend visite, qu’elle m’a confié la clé du mystère, puis tranquillement la sensation s’évapore, Cathy s’éloigne, laissant s’installer une sensation de puissance indifférente en guise d’au revoir. Alors je prie pour elle, pour qu’elle conserve cette sérénité, ce repos qu’elle cherchait vainement depuis si longtemps, et je sais qu’elle reçoit mon message.

Will est à Paris, Arthur et Ludivine connectés sur le monde. Seule. Bien dans ma solitude. Besoin de me rassurer en plongeant dans un univers familier. Dans la bibliothèque, l’élégance tragique de Sagan, « Avec mon meilleur souvenir ». Gros bisous. Marylou.

 

 

Mercredi 28 octobre. Chacun passe à tour de rôle un petit moment dans l’aquarium d’Emilie pour la réconforter. Elle culpabilise à mort, pense qu’elle aurait dû… qu’elle aurait pu… si elle avait su... Et chacun culpabilise un peu. Comment lui révéler que j’ai rencontré Cathy, qu’elle va bien là où elle a choisi d’aller ? Alors j’essaie de trouver les mots pour lui dire qu’on n’y peut rien, qu’elle ne pouvait pas voir le monde avec les yeux de Cathy, que personne ne pouvait deviner, que lorsqu’il y a des concrétions agglomérées de malheur, solidifiées par le temps qui passe, sur lesquelles de nouveaux dépôts viennent s’empiler inexorablement, la mort finit par libérer du poids de l’insupportable, que de toute façon elle a déjà quitté son corps abîmé par l’eau, qu’elle est enfin belle et légère. Elle m’écoute, mélancolique, yeux humides, mais mes paroles peinent à se frayer un chemin. Il faudra du temps avant qu’elle cesse d’expier une faute inqualifiable qu’elle se persuade d’avoir commise.

- Nous sommes tous coupables Emilie. Ne prends rien de plus que ta part, lui dis-je en partant.

Bon, et après çà, comment être une mère attentive, une épouse disponible, une amie attentionnée et une amante empressée. Parole de sorcière, aucune filtre magique n’est assez puissant. J’entends Will qui rentre tardivement d’un rendez-vous parisien, un gros client. Pas envie d’affronter les préoccupations immobilières. Je file me coucher sur la pointe des pieds. Et même que je vais faire semblant de dormir. Bisous Marylou.

 

Jeudi 29 octobre. Chère Mamilise. Au boulot on vaque abasourdis par la disparition de Cathy. Les conversations s’évaporent dans un consensus minimaliste, salut machinal, hochements de tête, exit les commentaires sur l’actualité du matin et l’affaire Vernon. Le beau Marc entretient une distance neutre. Certains vautours survolent à mots couverts, mine compatissante, le passé de Cathy, évoquent ses parents qu’elle ne voyait plus depuis plusieurs années, s’émeuvent de l’absence d’amis, ressassent sa gentillesse effacée au service d’accueil. La vie de bureau chemine au ralenti sur des rails d’habitudes, mais l’administration qui ne s’appesantit guère sur la fatalité et les états d’âme, a recruté dans l’urgence une intérimaire qui arrive lundi. Emilie n’a pas le courage de vider les tiroirs de Cathy toute seule. Nous voilà donc les tripes nouées devant son bureau. D’abord les tiroirs du bas. Rien de personnel, un annuaire interne, des procédures, un plan de métro. Dans le tiroir du haut quasi vide, quelques objets parfaitement alignés, une trousse d’écolière avec quatre stylos, un porte mine et une gomme, un miroir de sac, le carton d’invitation au vin d’honneur du mariage d’une collègue qui date de l’année dernière, un petit agenda. Je le feuillette machinalement. Des prénoms tracés d’une écriture d’écolière, les fêtes et les anniversaires des collègues. Toute la vie de Cathy. Les larmes aux yeux, on ne sait pas trop quoi en faire. Emilie ne l’a pas voulu. Alors ce soir, il rejoint mon bric à brac de sorcière au fond du vanity de cuir rouge sous l’œil fureteur de Sagan. Energie en berne, grimoire au fond du placard. Gros bisous. Marylou.

 Vendredi 30 octobre. Demain c’est Samhain, nouvelle année des sorciers, début du cercle des saisons. La frontière entre le monde des morts et des vivants est ouverte, les univers se mêlent, tout s'embrume, c’est le début de la saison obscure aux longues nuits habitées par les feux de sortilèges et de mémoire. Achever un cycle pour en commencer un nouveau, premier jour du reste de ma vie, méditation et introspection. Qui suis-je, ou vais-je ?

Tu m’as appris que c’est le moment de se débarrasser d’un aspect négatif de son existence en l'écrivant sur un parchemin que l'on brûle dans le chaudron disposé devant l'autel. Pardonne mon impertinence, mais malgré tout le respect que je dois à mes ancêtres, je relève que les sorcières n’ont jusqu’alors guère brillé par leur sens de l’anticipation. Aucune amorce de modernisme n’effleure les pages de ton livre d’ombres mamie chérie, et je crains fort qu’il en soit de même pour tes consoeurs. Franchement, tu me vois installant un chaudron au milieu du salon ? Bon, je me contente d’une vieille casserole à fondue en fonte. Cette année j’ai décidé de me débarrasser de mon manque d’assurance qui fait que je me trouve toujours moins séduisante, moins intelligente, moins dégourdie, moins ceci, moins cela.

Merci mère.

Bon, alors la casserole à fondue sur ma coiffeuse et une feuille quadrillée en guise de parchemin. Je note tous les trucs dont j’ai décidé de me débarrasser, toutes les fois où je dis oui en pensant non, toutes les fois où je me trouve fadasse même à côté de Marie Cécile c’est dire, et aussi quand j’en fais des tonnes rien que pour faire plaisir quitte à m’oublier au passage. Bref, toutes les clowneries, dérobades et subterfuges que je m’évertue désespérément à exécuter pour me trouver moins nulle. Et hop, je craque l’allumette. La fumée révélera une autre moi-même, sûre d’elle en diable. Euh ! Oublie le dernier mot. Foi se sorcière. Gros bisous. Marylou.

 

 

Samedi 31 octobre. Aujourd’hui comme chaque trente et un octobre je me suis rendue à la rencontre de papa. Voilà dix ans déjà qu’il a déserté le jardin du souvenir où ont été éparpillées ses cendres. C’est le long de la Garonne, sur les berges de la promenade Henri Martin, berceau de nos déambulations silencieuses des dimanches après-midi, qu’il m’attend. Je marche à pas comptés jusqu’à ce que je sente sa présence, puis nous nous asseyons sur un banc près de la place de la Daurade. Le regard emporté par les remous du fleuve, je devine dans mon dos la présence tranquille des façades roses dominées par la puissante stature de la basilique, je perçois vaguement le chahut des étudiants sur la pelouse, des enfants qui courent et des parents qui crient leurs prénoms.

Les seuls mots qui me viennent sont « tu me manques » mais ce sont des mots égoïstes, pas très adultes, alors je reste silencieuse, et mon regard accompagne ses pensées qui survolent les eaux du fleuve, passent sous les arcs du Pont Neuf, voguent tranquilles au-dessus des eaux tourbillonnantes.

 

Dimanche 1er novembre. Ah ! Mamilise, pas moyen de buller tranquille ce soir. Je m’endors doucement dans un bain ou nagent des pétales de rose, nimbée de la lumière de bougies du même parfum, Sagan ronronnant enroulée sur mon peignoir, et en fond sonore un chant tibétain, quand :

—     « Maman, je peux entrer ? »

La porte s’entrouvre sur Ludy, Sagan sursaute et me lance un regard de reproche qui signifie « belle éducation ! » quand ma fille en effervescence referme la porte derrière elle avant que j’aie le temps de répondre.

—     « Y a un blog sur l’affaire Vernon »

—     « Un blog ? Et comment sais-tu cela, toi ? »

—     « On était sur MSN avec Arthur. C’est un de ses copains qui nous l’a dit. Tu verrais le délire, toutes les hypothèses des trucs que le père Vernon a pu faire pour trucider sa femme sans laisser de traces. C’est gore.»

—     « Maman, je peux entrer ? » lance Arthur derrière la porte.

—     « NON ! » répondent nos deux voix en stéréo.

—                « Elle est à poil »  ajoute Ludy, jugeant cette précision indispensable à freiner l’élan fraternel.

Mouvement d’impatience.

—    « Bon, allez vous coucher tous les deux, je verrai cela demain. D’ailleurs je vous croyais en train de dormir. Où est Will ? »

—    « Dans son bureau. Mais on est encore en vacances demain »

—    « Ah c’est vrai. Mais filez dans vos chambres, il est tard. Bisous ».

Et voilà mamilise, les grincheux l’emportent clairement, et aussi les malveillants, la distorsion d’information distance maintenant le journal local.