La traque

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Il a plu toute la nuit. Au sud, une gaze bleutée emballe les vagues ininterrompues de collines. Dans les champs, des silhouettes laborieuses émergent d’une écume de brume. A peine sortie des vapeurs du sommeil, je traîne avec ravissement dans cette contemplation vaporeuse. Subitement, tout revient, la journée d’hier, les kilomètres, l’interminable piste plus que rock’n roll. Accélération cardiaque. Ne pas perdre de temps.

 

 Vite, enfiler bottes et vêtements de pluie, rejoindre mes sept compagnons. Cap vers le nord et le parc national des volcans. Nos pas s’enfoncent dans l’herbe humide. Géant silencieux, le Karisimbi domine de ses 4 507 mètres.

 

Devant, des hommes en armes, fusils et machettes. Derrière, d’autres hommes en armes. Officiellement, c’est pour nous protéger des rencontres un peu trop brutales avec les buffles solitaires, mortellement dangereux. Intérieurement, je me dis que la frontière de l’Ouganda est toute proche et que les rencontres sont sans doute tout aussi brutales avec les rebelles.

 

L’ascension du volcan commence par un chemin boueux et pentu où il est déconseillé de s’accrocher aux orties géantes. Puis la végétation se densifie. Nous atteignons une obscure forêt de bambous. Les machettes s’acharnent à ouvrir un couloir étroit où la colonne pénètre en file indienne. A la sortie de la forêt, affolement, les hommes de tête se replient. Deux minutes plus tard, je comprends que la probabilité de rencontre mortelle penche du côté du buffle.

 

Progressivement, le sol se dérobe sous un enchevêtrement de végétation. Nous évoluons désormais suspendus plusieurs mètres au-dessus du sol, nous agrippant aux branches pour progresser sur ce tapis mouvant.

 

Tout à coup, un groupe d’hommes surgit de nulle part. Des pisteurs. Les hommes palabrent un moment puis semblent tomber d’accord. Nous reprenons la lente ascension silencieuse.

 

Les pisteurs font signe de s’arrêter, sur le qui-vive. Derrière moi, un craquement.

 

- « Give him the way »

 

Pas le temps de comprendre, l’homme m’a projetée dans les broussailles.

 

Elle est là. Elle chemine tranquille en grignotant une branche de céleri sauvage. Elle nous a vus bien sûr, et avant de nous voir elle nous a sentis. Mais elle nous ignore ostensiblement, nous dépasse, puis va s’installer à cinq mètres.

 

Si proche.

A des années lumières.

Moins de deux pour cent de patrimoine génétique me séparent de cette jeune femelle gorille des montagnes.

 

Les mille collines – Carnet de voyage au Rwanda (extrait)