Zoo de campagne, roman

Zoo de campagne est sorti en janvier 2011 chez Lettres du Monde.

ISBN 978-2-7301-0225-4

18 € à la FNAC, sur Amazon... ou chez ton libraire préféré.


 

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Dessin de Pierre MICHEL

  

Le désir de pouvoir

Naît-il d’une fidélité, à un pair, à un père, à un engagement ?

Glisse toi avec curiosité et un rien de voyeurisme dans les petits secrets de l’appareil politique.

Ce vieux buffle solitaire incarne les figures politiques qui offrent une démonstration pathétique de danse du ventre électorale à chaque campagne. Car les enjeux du pouvoir local sont le théâtre de combats aussi exaltés et parfois tout autant fratricides que les élections nationales. Certes moins médiatiques, les batailles sont toujours sans pitié.

Ces animaux politiques forment un drôle de zoo de campagne électorale, où tous les coups de dents et de griffes sont permis. On espionne, on calomnie, on moleste, on exhibe les secrets d’alcôve, on tue sans état d’âme. Mais les stratégies conquérantes des élus sont largement égalées par celles des cadres de l’administration qui par mimétisme, jouent à la guerre des chefs avec entrain.

 Et la campagne à peine amorcée, on compte déjà deux suicides suspects. Parmi les armes de guerre déployées par le crocodile en chef, une jeune panthère noire va venir chalouper dans les couloirs, avec pour mission tout à fait officielle de faire tomber le vieux singe de directeur financier qui tire les ficelles de toutes ces bestioles, politiques et fonctionnaires, avec un hédonisme pervers.

 

Vent debout

                                         Vent debout - création Amélie LOUIS

 

 EXTRAITS

Adossée à la porte, Véro a suivi le regard.

Elle le connaît par cœur depuis presque vingt ans qu’elle partage l’intimité de l’édile, enfin qu’elle partageait jusqu’à deux années en arrière. Mais, plus le vieux buffle avance en âge, et plus il s’attaque aux jeunes proies. A soixante dix ans, il recrute désormais ses assistantes deux par deux.

A l’arrivée des minijupes elle s’est pris un sacré coup de vieux, deux de vingt cinq contre une de cinquante. Elle a abusé de toutes les techniques classiques de récupération du mâle en déroute, champagne toujours au frais, nouvelles robes décolletées, guêpières Chantal Thomass, elle a troqué son carré contre une coupe courte savamment décoiffée  sensée la rajeunir, dépensé une fortune en soins liftants et bronzages en cabine.

Mais d’esquives en mensonges, elle a fini par se faire une raison. Pas que le vieux soit une référence comme sexe symbole. Sa panse proéminente est distendue par des années de repas trop bien arrosés, le moindre effort l’essouffle, inonde sa chemise et fait tourner son faciès rougeaud au violet. Refusant de renoncer à sa libido, elle n’a pas attendu d’être reléguée au rayon antiquités pour s’offrir des fantasmes compensateurs en alliant thalasso et extras musclés dans les hôtels clubs africains.

Pas que la perte affective soit insupportable non plus, d’ailleurs, l’a-t-elle jamais aimé ? Non, ce qui l’affecte, c’est la perte d’image et de pouvoir qui en résulte. Dans cette basse cour de bestioles persifleuses, pas une journée sans qu’un sous entendu assassin ne lui rappelle qu’elle n’est plus toute puissante auprès de l’élu.

Elle estime pourtant mériter un minimum de reconnaissance. Elle est devenue sa maîtresse dès son premier mandat de président. Il cherchait une assistante, elle cherchait l’aventure. Elle lui a fabriqué un look, ses costumes croisés Saint Laurent sur des chemises bleues, du gris bleu exact de ses yeux c’est elle. Elle a aussi mis tout son talent de juriste aux montages financiers des marchés qui ont financé ses campagnes successives, son imagination à la rédaction de ses discours, et son sixième sens à lui éviter les peaux de bananes.

Et par-dessus le marché, quand il jette une de ses dulcinées, c’est encore à elle de trouver une voie de garage. Deux hôtesses d’accueil, une chargée du fichier photos au service communication, une assistante de plus au secrétariat des élus. La queue du président a un impact non négligeable sur l’organisation des services, sur la masse salariale et par conséquent sur la fiscalité locale. Et si au moins elles étaient compétentes, enfin au bureau s’entend. Mais c’est bien le cadet de ses soucis. Il faut donc rattraper les conneries en faisant mine que tout va pour le mieux.

Chaque jour elle collectionne secrètement les timbres amendes des manquements de sa majesté, un pour chaque humiliation, chaque sarcasme, témoins silencieux de ses ressentiments. Et à mesure que l’album grossit elle lui fait payer ses frustrations au prix fort, en petitesses, caprices et harcèlements divers et variés. Mais jamais sur le plan politique, zone interdite.

 

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L’annonce de l’arrivée d’un contrôleur de gestion avait jeté un froid sur la dernière réunion de direction. Méfiance. Cependant, pour rien au monde les cadres n’auraient manqué le petit déjeuner de présentation. L’occasion de marquer d’entrée de jeu la solidarité indéfectible d’une équipe qui s’est toujours passée des compétences du bizut, et d’envoyer des messages subliminaux indiquant qu’il n’insinuera pas sa calculette dans leurs dossiers, dont seuls des spécialistes de leur niveau peuvent appréhender toute la complexité.

Murs blancs, tables blanches sur moquette grise, la salle de réunion a tout d’un réfrigérateur. Et ce n’est pas la distance étudiée de l’équipe de direction qui réchauffe l’ambiance.  Ils sont ponctuels dans leurs tenues de premiers de la classe du lundi matin. Anne connaît par cœur la composition classique des équipes d’encadrement. Deux camps : Les hyènes et les marmottes. La minorité des ambitieux  prêts à s’entretuer pour visser le panneau « directeur » sur la porte de leur bureau constitue la horde des hyènes. En face, s’agglutine la famille pléthorique des marmottes prêtes à tout pour n’être directeur de rien, tétanisées par la peur de la vérification, de la confrontation, de la notation, de la placardisation, de la sanction.

Ces rongeurs craintifs glandent avec une attitude affairée de composition qu’un observateur extérieur non averti ne peut détecter. Leur bureau croule sous un désordre de dossiers. Vissés à leur écran d’ordinateur le faciès profondément inspiré, et le combiné de téléphone scotché à l’oreille, ils surfent sur Internet pour alimenter leurs dossiers, les conversations qu’il est de bon ton de mener haut et fort au café du commerce à l’heure du déjeuner, réserver leurs prochaines vacances, et à l’occasion pour acheter leurs cravates sur ebay,. Chaque matin, ils étudient consciencieusement la presse en ligne qui présente l’avantage décisif de n’avoir pas à être repliée en toute hâte en cas d’incursion ennemie aux abords de leur terrier.

Quant aux hyènes, ces jeunes carnivores sont figés dans un sourire ultra blanc assorti à leur chemise, rivalisent de bons mots devant les élus et courtisent leur hiérarchie. Ils passent l’essentiel de leur temps à s’engouffrer dans les projets à la mode et à fabriquer des pétards à retardement qu’ils planquent entre les dossiers de leurs congénères histoire de les faire exploser en plein vol. Entre les hyènes et les marmottes, c’est la sympathie affectée, l’inefficience du rongeur ne mettant aucunement en péril le prédateur. Affectation - et non affection - qui s’exprime à grands coups de tapes dans le dos assorties du nom de code « mon vieux » maintes fois décliné,

— « comment ça va mon vieux ? »

— « venez mon vieux »

— « qu’en pensez-vous mon vieux ? »

— « alors ce week-end mon vieux ? ».

Mais, quelle que soit l’espèce à laquelle il appartient, tout cadre averti respecte les dix commandements de base qui dictent son comportement général, de la gestion des réunions à l’usage de la machine à café.

Un – Courir dans les couloirs. Qu’il s’agisse de se rendre au copieur, à la machine à café, ou aux toilettes, avoir l’air pressé confère une allure dynamique et proactive qui fait grimper automatiquement le baromètre de la notation.

Deux – Avoir l’air méditatif, voire légèrement préoccupé, ou perplexe. Mais pas trop tourmenté quand même, question de crédibilité, n’oublions pas qu’on est fonctionnaire.

Le cumul des points un et deux étant du meilleur effet, ceux qui ont du mal à faire deux choses à la fois s’entraînent chez eux devant la glace avant de se lancer par mesure de prudence.

Trois – Arriver en avance et partir en retard. Cette technique n’est parfaitement efficace que si on se cale sur les horaires de sa hiérarchie. L’objectif suprême étant d’attraper l’ascenseur en même temps que son chef. C’est dans cette intimité d’ascenseur que la marmotte a souvent une longueur d’avence car elle peut intelligemment évoquer les sujets d’actualité recensés sur Internet, voire sortir un scoop tout frais tombé de l’A.F.P. et que son chef lui saura gré de pouvoir ressortir au dîner où on l’attend. Pour peu qu’il l’agrémente d’un trait d’esprit… Alors que la hyène va évoquer les dossiers d’actualité dont le chef a déjà les oreilles rebattues à longueur de journée.

Quatre – Pratiquer la réunionnite. Se débrouiller pour être invité à toutes les réunions. En organiser soi-même, il faut renvoyer la politesse. Ainsi l’agenda du cadre justifie pleinement son attitude surbookée exposée aux trois points précédents. Autre avantage non négligeable, on dispose d’un argument béton pour renvoyer aux calendes grecques la réponse aux questions embarrassantes de son équipe : « Bon d’accord, mais là j’ai pas le temps, je vais en réunion ». Comme çà s’ils font des conneries on peut utilement leur faire porter le chapeau de leurs initiatives hasardeuses.

Cinq – Trouver les idées de son chef géniales, surtout en réunion. Le dire tout haut et le répéter partout.

Cinq bis – Idem pour les idées des élus. Si çà vient du président, les trouver super-géniales, incroyablement modernes, visionnaires même. Le claironner haut et fort et à toutes les occasions.

Six – Se garder d’avoir des idées originales, les soumettre discrètement au chef. S’il s’en empare, reprendre avec conviction au point cinq.

Sept – Abuser de tournures anglo-saxonnes, et de locutions techniques pour forcer la considération : feed back, brain storming, business plan, breefing, back office. Le summum de la classe est atteint quand, faisant mine de ne pas trouver le bon mot en français, on le sort en anglais.

Huit – Se rendre très régulièrement à la machine à café, centre névralgique d’information. Mais attention, en plus de l’application scrupuleuse des points un et deux, il convient de toujours avoir un dossier sous le bras, çà se complique. Par prudence, avoir également une conversation très professionnelle à lancer au cas où des oreilles tant inamicales que hiérarchiques se pointeraient. La fréquentation de la machine à café est donc, pour le cadre inexpérimenté, une technique complexe qui nécessite un entraînement assidu.

Neuf – Ne s’étonner de rien de ce qui est dit. Faire comme si on était au courant depuis longtemps permet généralement d’en savoir davantage.

Dix – Si on en vient à parler vacances, ne jamais avouer qu’on va glander les orteils en éventail dans un pays exotique, l’objectif des absences prolongées du cadre est obligatoirement éthique ou humanitaire.

Le tour de table révèle une équipe des plus classiques, mais finalement peu de hyènes, beaucoup de marmottes, et un vieux singe.

 

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Ce matin-là, Véro enrage. Deux semaines qu’elle fait le siège du bureau du vieux buffle qui simule la sourde oreille.

Déjà qu’il a engagé sans la prévenir cette muse africaine qui excite tous les fantasmes. Enfin, son instinct lui dit qu’au moins celle-ci n’échouera pas dans le lit présidentiel, vu que c’est lui qui a besoin d’elle.

Mais le pompon, c’est qu’ils ont décidé de promouvoir à la direction du patrimoine une chef de service qu’elle abhorre. Cette bonne femme joue les indispensables, affiche sa vie parfaite de mère, d’épouse, d’ingénieur et de manager qui s’assume. Ongles vernis, rouge baiser et jupes fendues. Et en plus elle ne couche même pas, tout dans la suggestion. Mais ce n’est pas le pire. Elle l’humilie ouvertement, la toise du regard, n’esquisse pas l’ombre d’un sourire à ses plaisanteries publiques. Pas un mot de travers, non, mais un silence hautain, insolent, odieux.

Alors que son concurrent, un garçon charmant avec qui elle joue au golf depuis quelques mois serait parfait à ce poste. On le dit manquant de sens de l’organisation et sans consistance. Les ressources humaines n’y connaissent rien. Ce garçon se révèlera. Et la pouffe au placard.

A l’époque de sa toute puissance auprès de son éminence, il suffisait d’un claquement de doigt pour faire et défaire les carrières. L’ivresse du pouvoir. Anéantir les compétences, briser les initiatives, mettre en scène les limogeages, congédier les journalistes, faire la pluie et le beau temps. Elle est toujours fascinée par cette réponse d’un président africain à une journaliste qui lui posait une question embarrassante : « Savez-vous que si j’opine de la tête, demain vous n’êtes plus ». Elle n’a eu de cesse de symboliser cela pendant des années.

Et voilà qu’aujourd’hui, pour arriver à ses fins, elle doit déployer énergie et technique éprouvée : quinze jours de vitupérations, invectives et trépignements, sabotages et portes qui claquent. Le président ne cède jamais sous la pression, elle le sait. Même qu’il est en colère, se promet dix fois de la virer, se lamente intérieurement de se laisser emmerder par une bonne femme, et finit par ne plus lui adresser la parole. C’est là qu’elle lève le siège. Ce matin donc, reprise d’une collaboration dans la norme. Le vieux buffle soufflera, baissera la garde et trop content, finira par lui accorder ce qu’elle revendique.

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« La grosse » affiche l’écran de son portable. L’impertinente gamine qui égaye ses soirées locales a encore modifié les noms de son agenda. La voix étranglée de sa femme lui annonce que la police vient d’appeler. Hubert s’est donné la mort avec un fusil de chasse dans son pavillon.

— « Bon sang ! »

Un deuxième cadavre. Jamais campagne ne s’est annoncée plus sanglante. Ce macchabée là a le mérite d’avouer implicitement et de porter ainsi la charge intégrale des accusations. Il hésite un instant. Demi tour ou pas ? Il veut appeler Véro. Ne la trouve plus dans l’agenda de son portable. Il s’énerve, fait défiler les noms, s’arrête sur « cellulite ». Quelle petite garce ! Véro répond.

— « L’émotion. L’émotion un point c’est tout. D’abord un communiqué de presse. Tu es profondément choqué par ce drame. Ceux qui ont condamné un homme sur la base de rumeurs portent la responsabilité de sa mort. Pensées très émues pour les siens. Deuxièmement, tu vas voir sa femme, et tu confirmes ton soutien à la famille par courrier. Troisièmement une note au personnel, sobre, tu les autorises à s’absenter pour les obsèques. Pour l’heure, rentrer chez toi et te cloîtrer jusqu’à l’enterrement, fuir la presse et toute forme de questionnement. Je me charge de tout. »

Ils gardent le silence quelques minutes.

— « D’accord. Aies aussi un œil sur l’organisation des obsèques. Prépare-moi une intervention à l’église. Quelque chose d’intime, une anecdote personnelle qui souligne la profondeur et la simplicité de notre relation. »

Il raccroche, tape sur l’épaule de Paul.

— « Chez ma femme. »

— « Un problème patron ! »

— « Hubert est mort. Suicidé ».

Le silence retombe. La berline accélère ostensiblement, s’engouffre sur la première sortie d’autoroute. Pendant qu’elle file en sens inverse, le président scrute les fantômes du paysage dans la nuit. Deux cadavres en prémices de campagne. Quel bordel ! S’il ne les exploite pas, d’autres le feront. Le premier avec son odeur de harcèlement empestera délicieusement et utilement le bureau de ce barbon de directeur financier. Le second bien géré lui permettra à la fois de baîllonner l’opposition et de ligoter son deuxième vice-président. Enfin, il doit bien y avoir un lien dans cette jungle entre un jeune loup aux abois et un vieil éléphant suicidaire.

Tiens, d’ailleurs, nommera-t-il le jeune loup premier vice-président ? Non. Laisser les choses en l’état le temps de la campagne. En signe de deuil. La nature politique ayant horreur du vide, çà fera pousser les dents des uns et des autres, provoquera l’émulation, excitera les imaginations, exaltera les rivalités, et devant la dépouille encore fumante, le défilé des prétendants commencera, démasquant les ambitions secrètes, les convoitises, la rapacité des uns et la mégalomanie des autres. « Je prendrai le vainqueur » se dit-il. Il pianote sur son portable. Jean aussi est sorti de son agenda. Il sourit malgré lui. « Œil de moscou ». C’est sûrement çà. Gagné.

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Vendredi 11 janvier. Soirée des vœux du président au personnel du conseil général. Ah ! Le protocole. Toutes ces solennités futiles d’origine royale qui font les délices surannés des institutions de la république. Antichambre du pouvoir, il incarne à la fois l’ordre et sa représentation. Jean qui porte la responsabilité de cette mission de confiance, a instauré un protocole officiel pour les réceptions qui varie selon la qualité des hôtes, et ponctue certaines échéances incontournables du calendrier, comme le quatorze juillet ou les voeux. Mais il existe également un protocole secret, quelques rituels et codes qui servent de repères, tissent des liens et suscitent la concurrence des courtisans, tels les déjeuners privés du président, et les petits-déjeuners du président, lesquels répondent chacun à des objectifs et un cérémonial précis. Mais, de tous les protocoles, la présentation des vœux du président est le plus long. Il consiste en une suite de cérémonies réparties sur trois jours. Le premier mercredi qui suit le nouvel an, il présente ses vœux aux conseillers généraux par un discours suivi d’un déjeuner. Le premier jeudi, c’est au tour des cadres, même traitement, bonne parole de son éminence et déjeuner en sa présence. Les convives retourneront à leur bureau légèrement bourrés après s’être vu offrir l’agenda départemental qui trônera tout au long de l’année bien en évidence, essentiellement à usage de décoration à l’heure des agendas électroniques. Mais ce n’est pas grave car l’agenda est payé par les insertions publicitaires des entreprises, qui ne sont lues par personne pour les raisons précédemment énoncées. Le même jour en fin d’après-midi, il enchaîne avec les vœux aux « forces vives du département », les maires, les entrepreneurs, les banquiers, les  notables. Là, il s’agit d’un buffet, champagne et petits fours, avec force distribution d’agendas, les mêmes.

Enfin, le premier vendredi de janvier, le marathon s’achève sur la soirée du personnel. Un gala instrumenté depuis le carton d’invitation adressé personnellement au domicile de chacun jusqu’au concerto des desserts, en passant par la valse des médailles du travail, l’air de pipeau du discours, l’orchestre - toujours le même - que le personnel adore, le concerto de couleur des nappes, la symphonie des bouquets de fleurs, le choix de sa cravate. La même gravure orne les cartons d’invitation et les menus à bords dorés intitulés « dîner offert en l’honneur du personnel ». Et chaque année c’est un casse-tête pour le choix de la gravure qui doit à la fois évoquer le rayonnement du département et symboliser la nouvelle année, donc la modernité. La direction de la culture a suggéré opportunément une sculpture contemporaine d’un artiste local qui vient de connaître un certain succès parisien et part s’exposer à l’étranger. Ce carton plié est conservé par nombre d’employés qui débattent chaque année pour savoir qui détient la plus importante collection.

Quand au déroulement de la soirée, c’est un grand guignol arrangé par le duo de choc, la dircab et le directeur du protocole, la vipère et la hyène en chef. Une ligne de conduite immuable : théâtraliser une démonstration de force du pouvoir présidentiel de nature à flatter l’ego de l’employé départemental jusqu’au trognon. Ebloui par le décorum, il doit se sentir unique, familier du pouvoir suprême, toucher du doigt l’intimité des dieux, et repartir pour un an au boulot, gonflé à bloc d’une indéfectible adulation présidentielle. Premier principe permanent de toute fonction élective : la mise en scène et le discours doivent incarner la grandeur de la démocratie avec dignité et mesure. Un principe qui s’applique aussi aux vœux du personnel, car le personnel est un important vecteur de communication avec une moyenne de deux virgule un membres par ménage, auxquels s’ajoutent les ascendants, descendants, collatéraux et amis. Année électorale oblige, le discours ne comportera ni bilan ni perspectives.

 — « Cher personnel et peut-être électeur, je n’ai rien à vous dire ».