Tout le bonheur du monde. Nouvelle.

2è prix Lire sous les Halles 2014

L’histoire commence à Paris le 12 janvier 1903. Louis va sur ses quatre ans.

 Ce matin, il a gelé pour la première fois de l’hiver. Voici deux jours que Louis et ses deux frères habitent chez la voisine car leur mère Augustine, est à l’hôpital. Louis a compris qu’il y aurait un petit frère ou une petite sœur. La voisine lui a demandé s’il était content. Il a dit oui pour faire plaisir. Il sait faire plaisir à maman Augustine ou à papa Hilaire, et même à madame Patrice la voisine, mais ce qui lui fait plaisir à lui, Louis, il n’en sait rien. Il a juste besoin de ses deux frères, Auguste et Lucien, de maman toujours là et de papa qu’on attend, car il travaille sur des chantiers et reste souvent absent pour des temps inégaux.

 Augustine observe la religieuse qui lange la petite fille à laquelle elle vient de donner le jour. Un ange en terre hostile. Quelle existence lui promet-elle ? Sa vie n’est pas celle qu’elle imaginait lorsqu’elle a épousé Hilaire. Elle avait vingt deux ans, rêvait un amour de conte de fées, une identité sociale d’épouse et de mère. Elle a trouvé la pauvreté, l’isolement dans la charge quotidienne de son ménage, l’amour qui succombe aux habitudes et aux absences.  

Depuis plusieurs années, elle tient les apparences pour les enfants, le voisinage, et surtout pour se donner le change à elle-même. Mais dans cet instant de viduité, de tristesse, d’intense fatigue consécutive à l’insomnie et à la douleur de l’enfantement, quelque chose se disloque en elle dans un élancement à lui couper le souffle, quelque chose  d’indicible qui fait un bruit de verre brisé dans sa tête, et finit de se fracasser dans sa cage thoracique. Augustine se lève comme si elle sortait d’elle-même, elle glisse hors de la chambre, hors de l’hôpital, hors de sa vie.

 Hilaire s’attendait un peu à trouver la maison vide et ses trois fils chez la voisine, au regard de la date présumée des couches d’Augustine. Après un mois d’absence, à peine le temps de poser son balluchon que le voici reparti pour l’hôpital. Son dos le fait souffrir, il traîne une sciatique qui le fait grimacer. Son métier de peintre en bâtiment sur un grand chantier épuise son corps à tenir la cadence douze heures durant.

 A l’hôpital, une infirmière lui explique qu’Augustine est partie depuis plusieurs jours, sans explication. Il refuse d’y croire, refuse aussi de voir sa fille. La femme le rattrape dans le couloir, lui dit qu’il faudrait déclarer la naissance de la petite, le questionne sur ses soutiens possibles, sa famille. Il ne répond pas. Elle griffonne une adresse sur un papier qu’il glisse dans sa poche de pantalon.

 Dans la rue, il reste de longues minutes hébété. Personne. Il n’a personne.

 Hilaire avait six ans quand son père, veuf et blessé de guerre, l’avait confié avec son peu de biens, à de lointains parents en banlieue parisienne. Ils avaient quitté leur maison à la veille de la signature du traité de Francfort, qui mettait fin à la guerre franco-allemande en donnant l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne. Son père avait décidé qu’Hilaire ne serait pas allemand, même au prix de l’abandon de la terre où ils étaient nés depuis des générations. A part Augustine, Hilaire est seul. Il est journalier, loue ses services là où il y a du travail. Renoncer à cela, c’est mourir de faim.

 Face au responsable de l’assistance publique, Hilaire est aride de mots et d’émotion. Il expose la vérité en trois phrases. Louis regarde tour à tour ses deux frères, quémande un signe, mais ils gardent les yeux rivés sur leurs chaussures, Lucien l’aîné, visage fermé, Auguste qui renifle.  

 L’homme remplit un dossier, et pour chacun des enfants, un carnet portant leur état-civil et un numéro de matricule qui sera désormais leur identité de pupille de l’assistante publique. Sur le carnet de Louis est écrit matricule n° 156277. Hilaire les serre dans ses bras. « Soyez courageux ».

 Après avoir rendu les clés du logement au propriétaire, Hilaire reprend sa route, de chantier en chantier.

 Louis atterrit seul dans une ferme nivernaise le 17 janvier 1903, au terme d’un long voyage en train. Il n’a pas encore quatre ans et pénètre les affres d’une autre planète.

 Il ne peut pas savoir ce jour-là, que les animaux qui l’effraient deviendront familiers, que de cette terre inconnue, il apprendra tout ou presque, la puissance de la nature au printemps, l’effervescence des fenaisons, le dernier feu d’artifice rouge et or de la nature à l’automne avant le grand sommeil hivernal.

 Six autres fermes jalonneront son enfance, et des nuits froides sur la paille des granges, des repas gagnés par son travail au retour de l’école, et souvent des départs précipités à l’inspection annuelle de l’administration qui déclarera pudiquement ses conditions de vie inadaptées.

 Mille neuf cent neuf, deux ans déjà qu’Hilaire est mort. Augustine ne le sait pas. Le 16 septembre de cette année là, elle adresse un courrier au directeur de l’assistance publique. Sur une demi-feuille quadrillée, elle écrit qu’elle est partie car elle était malheureuse, qu’elle est désormais rongée de remords, et que ses « pauvres enfants » lui manquent. Elle demande de leurs nouvelles. En travers de la lettre, de la belle écriture en pleins et déliés d’un fonctionnaire, il est noté « classer dossier. »

Le 3 septembre 1910, une seconde lettre d’Augustine, le même papier, les mêmes mots ou presque, et en travers, la même mention de la même écriture « classer dossier ».

 Augustine décèdera à peine deux ans plus tard à l’âge de quarante ans.

 Mille neuf cent quatorze, c’est la guerre. Au village où vit Louis, ce serait presque impalpable, si ce n’est que les hommes partent. Restent les femmes et les enfants. Il faut travailler plus dur, Louis a souvent faim. Des privations et des nuits froides son squelette gardera la trace, une hanche rebelle qui lui occasionnera toute sa vie une légère claudication.

 Vingt et un ans, enfin le voici majeur, libre de prendre la route. Il écrit au directeur de l’assistance publique, « j’ai l’honneur de solliciter de votre haute bienveillance qu’il me  soit fourni les renseignements nécessaires de votre administration afin que je retrouve la trace de mes parents ».

 Le courrier qu’il reçoit en retour de l’administration lui indique « qu’en l’état actuel de la législation, il n’est pas permis de communiquer les renseignements sur ses parents »

 Louis est orphelin, il ne le sait pas.

 La correspondance s’arrête là. La suite, je la connais. Louis était mon grand-père.

 Ce que Louis ignore à ce moment-là, c’est que d’ici peu il la rencontrera dans une ferme où il a loué ses services pour l’été. Sa bourguignonne. Elle est forte et belle avec son accent qui roule les « r » et sa crinière brune ramenée en un chignon qu’elle ne dénouera que pour lui.

 Ils auront des fous rires, ils auront des projets, une ferme, des enfants et des petits enfants, vieillir ensemble.  Des projets simples et ambitieux à la fois. Ils les réaliseront. Tous.

 Patiemment, Louis recherchera sa famille, retrouvera ses frères retournés vivre à Paris et même sa sœur, qui ne porte pas son nom et qui l’impressionne dans sa tenue de religieuse, lui l’athée, frère de sœur Marie. Dans sa quête, il ira aussi loin qu’il puisse remonter le temps, en mille cinq cent quarante huit, découvrira que tous ses ancêtres étaient alsaciens. Il comprendra alors la fuite de son grand-père à la veille de connaître l’Alsace allemande.

 Il avait donc reçu le déracinement en héritage et allait mettre toute l’énergie d’une vie à faire pousser ses racines, dans ses champs, dans son jardin et dans son arpent de vigne qui donne une joyeuse piquette semeuse d’étoiles dans son palais et dans sa tête.

 Chaque été dans la grande ferme en haut de la colline, ses frères, sa sœur, puis leurs enfants, et plus tard leurs petits-enfants, viennent se mêler aux ouvriers et aux fermiers du voisinage qui prêtent main forte aux fenaisons. C’est une maisonnée bruyante et facétieuse. Et lorsque l’automne arrive, que le silence retombe sur la maison et sur les champs, alors il part vendanger en Côte d’Or, chez les cousins de son amoureuse.

 Je repose sur mes genoux l’épaisse liasse de photocopies sorties de l’enveloppe kraft à entête des archives de la ville de Paris. Le fonctionnaire qui a préparé le dossier a soigneusement exécuté sa tâche, les feuillets sont parfaitement classés par date.

 J’ai longuement hésité avant d’ouvrir l’épistole qui contenait les secrets d’un abandon, tant j’avais peur que la vérité crue défigure mon histoire singulière. Finalement j’ai voulu voir, et cette connaissance n’a rien changé à mon souvenir.

 Accoudé à la fenêtre, manches de chemise retroussées, Louis contemple le flamboiement de fin d’après-midi sur les champs à perte de vue, avec pour frontière la forêt. C’est l’heure où le tumulte de la journée s’éteint, l’air vibre alors du bourdonnement des insectes et des cris des animaux. Le soleil creuse son visage buriné, son visage où ses yeux bleus plissent d’un éternel regard rieur au souvenir de nos chahuts d’enfants pas sages.

 Le couchant étire le long du mur son profil géant, qui gagne peu à peu jusqu’au sol.

 J’ai quatre ans. Je joue sous la croisée dans la lumière du soir avec une cuvette qui contient des balles de mousse, rouges, jaunes, bleues. Je fais mine de me concentrer à les organiser par couleurs, mais le jeu n’est qu’un alibi. J’attends que l’ombre de sa silhouette envahisse doucement mon territoire, et je sens sur moi le regard de mon grand-père, son regard qui dit tout le bonheur du monde.

 

Louis amelie 1973

 

Louis et Amélie m'ont donné en héritage leurs prénoms comme nom de plume,

et tout le bonheur du monde.